Marina Viotti, Mezzo-soprano, élue “meilleure jeune chanteuse de l’année” aux Opéra Awards 2019

Vous avez foulé les planches des plus grandes maisons d’Opéra, telle que la Scala dernièrement, et l’on vous voit sur vos réseaux sociaux très active pendant ce confinement. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre situation actuelle ? Où êtes-vous confinée, comment occupez-vous ce temps-là ?

Je suis à Lyon, confinée avec ma mère et mes deux frères. Nous avons la chance d’avoir un piano, un jardin et quelques outils de sport. Je peux donc à la fois travailler des rôles d’opéra, me maintenir en forme physiquement, donner des cours de chant en ligne et même faire quelques concerts en streaming. Cela me permet de rester active vocalement et de garder un certain rythme. Vous savez, le métier de chanteur est très similaire à celui des sportifs professionnels : notre corps est notre instrument. Nous n’utilisons pas de micro, et donc la santé de nos cordes vocales dépend énormément de notre hygiène de vie : manger sainement, ne pas trop boire, dormir suffisamment, entraîner l’endurance, le souffle, la mémoire, garder sa voix chauffée (par des gammes et autres exercices), avoir suffisamment d’énergie.

 

Pour vous, le confinement met-il en péril cette hygiène de vie, ou permet-il au contraire de la maintenir plus facilement ?

Dans ma vie quotidienne hors confinement, et comme beaucoup de gens, je travaille (répétitions, coaching, performance, etc.) du matin au soir, avec peu de temps pour manger entre deux répétitions, et donc je mange souvent à la cantine du théâtre ou au restaurant. Je me couche-tard, car je finis tard.  L’apprentissage d’une mise en scène peut être très demandeur physiquement et mentalement, il faut se souvenir du moindre geste, en plus du texte et de la musique. On est toujours dans le prochain rôle, le prochain concert, la prochaine audition. C’est évidemment passionnant, mais cela prend beaucoup d’espace dans notre esprit, cela génère pas mal de pression et de stress, même si l’on ne s’en rend pas forcément compte. On n’a pas toujours l’énergie, en rentrant, de faire du sport, de lire ou de cuisiner. Il y a tout un espace mental que j’ai redécouvert en confinement. Avoir le temps de vivre le moment présent, d’apprécier le « slow living », sans être en perpétuelle course contre la montre, sans deadline. C’est un tout autre rythme qui permet de se re-concentrer sur l’essentiel et d’avoir une bien meilleure hygiène de vie. La plus grande difficulté du confinement réside peut-être dans le fait de parvenir à rester motivée, à travailler sa voix, sans but immédiat ni vision à long-terme.

 

Justement, quelles sont les répercussions de cette pandémie sur votre métier ?

Elles sont assez désastreuses, comme pour bien d’autres secteurs d’ailleurs. Les théâtres et salles de concert sont fermés jusqu’au mois de septembre, voire plus. C’est toute la moitié de notre saison qui est annulée. Certaines agences artistiques ont déjà dû mettre la clef sous la porte. Plusieurs théâtres nous demandent de revoir nos cachets à la baisse pour les saisons 2021-22 ou doivent reporter des productions entières. Il faut savoir qu’un chanteur lyrique déjà bien ancré dans le métier connaît son agenda pour les 2-3 prochaines années et planifie donc sa vie, ses finances, et toute l’organisation logistique en fonction de cet agenda. Certes, cela atteint chaque chanteur de manière différente : les plus célèbres sont moins touchés que les jeunes chanteurs qui commencent, ou ceux qui dépendent des petites structures. J’ai plusieurs collègues qui songent à changer de métier, car ils ne pourront pas survivre. La plupart sont indépendants, ne touchent pas de chômage et ne reçoivent pour le moment aucune aide. Mais en plus des difficultés financières, il y a un impact psychologique : ne pas savoir quand nous pourrons reprendre, se demander ce que l’on va faire sans travail pendant six mois, comment s’occuper et garder notre voix active, avoir peur d’être oublié par notre public, par nos gouvernements. Cela génère beaucoup d’incertitude et d’angoisse. Même si on relativise en se disant que nous avons de la chance d’être à la maison en bonne santé, quand d’autres perdent des proches ou sauvent des vies.

 

Quelles solutions envisagez-vous pour faire face à cette crise ?

Je suis quelqu’un d’optimiste. Je ne perds pas espoir, et j’essaie de rester active vocalement en me donnant des objectifs : apprendre tels rôles, apprendre le russe (une langue que je chante beaucoup, phonétiquement, sans la comprendre), donner des cours de chant en ligne, faire un concert en live sur mes réseaux chaque semaine… Je me dis que c’est une période qui va nous forcer à nous réinventer, à trouver des solutions par le biais du digital et d’internet. J’essaie d’être créative, de collaborer avec des artistes de plusieurs horizons, de continuer à faire vivre la musique. C’est peut-être aussi l’occasion d’enregistrer un disque. Ou carrément de changer de vie pendant quelque mois, faire autre chose : de l’humanitaire, travailler dans une ferme, devenir une professionnelle de golf, écrire un livre… Je ne manque pas d’idées.

 

Vous êtes très présente sur les réseaux sociaux, pensez-vous qu’ils soient un outil indispensable en période de confinement ?

C’est vrai que j’ai toujours été active sur ces réseaux, et ce depuis le début, quand je chantais dans un groupe de métal. C’est très naturel pour moi, car dans la vie de tous les jours, je suis une personne qui aime partager, réunir, rassembler, raconter. J’aime les gens. Je n’ai donc pas beaucoup d’effort à faire pour utiliser les réseaux sociaux, je suis tout simplement exactement la même : je discute avec mes followers, je les implique, je leur pose des questions, je leur demande de m’en poser, bref, c’est un échange, exactement comme on le ferait dans un café. Mais dans une période où l’on ne peut justement pas se retrouver au café, les réseaux sociaux sont un outil formidable, qui nous permet de continuer à échanger, à « vivre ensemble ». Je pense à ceux qui sont seuls dans une chambre depuis deux mois, par exemple. Évidemment, cela ne remplacera jamais le contact humain, et c’est peut-être une des prises de conscience pendant ce confinement. C’est comme les concerts en streaming depuis son salon : c’est formidable, ça nous permet de chanter devant un « public » et d’évader les gens, mais c’est incomparable avec les émotions que procurent un vrai live.

J’ai vu que vous aviez d’ailleurs publié un article à ce sujet : doit-on, en tant qu’artiste/chanteur, continuer à donner ces « living-room concerts », comme vous les appelez ?

Oui, c’est un vrai débat au sein de la profession. Certains critiquent vivement ces initiatives (chanter sur son balcon pour les voisins, faire des concerts filmés par un téléphone dans son salon), que ce soit à cause de la mauvaise qualité ou du fait que c’est gratuit. « Vous donnez au public la mauvaise habitude d’avoir accès à la musique et à nos performances gratuitement ». Je pense qu’il faut revenir au contexte exceptionnel qui est le nôtre et qui demande de s’adapter. On sait que la musique (l’art en général) met du baume au cœur des confinés, les sort du marasme ambiant, et tout comme ces grands chefs qui mettent en ligne leurs recettes gratuitement, ces applications de yoga qui deviennent gratuites, ou ces humoristes qui font chaque jour une courte vidéo pour nous faire rire, nous devons participer à ces élans de solidarité. Le public, loin de prendre de mauvaises habitudes, sait faire la différence entre un concert en live et un concert filmé par un téléphone, et je suis certaine qu’il n’aura qu’une hâte : que les théâtres et salles de concert ouvrent leurs portes à nouveau. J’espère, en attendant que l’on va nous offrir la possibilité de donner des récitals, via des plateformes digitales de qualité, avec du bon matériel audio et vidéo. Et qui sait, peut-être serons-nous rémunérés pour le faire.

 

Que vous aura appris ce confinement ?

Beaucoup de choses. Que ce n’était pas facile d’être face à soi-même, à nos angoisses, nos envies, nos culpabilités, mais que c’était aussi un excellent exercice pour la suite. Par exemple, au départ, je me sentais coupable de ne pas avoir rempli ma journée avec beaucoup de choses productives. Ce fut un réel travail sur moi-même d’accepter de ralentir, d’accepter que ce n’était pas grave de faire moins, voire rien. J’ai lu beaucoup d’articles qui nous disaient : « il faut méditer », « c’est le temps d’accepter le vide », « faites-vous un planning », « ne faites surtout pas de planning », tout et son contraire. Ces nombreux « spécialistes » du confinement qui vous disent quoi faire ou ne pas faire, alors qu’en fait chaque personne est différente. Ce qui est bon pour moi ne le sera peut-être pas pour un autre. Chacun a ses besoins, son histoire, sa volonté, son rythme. Le but, c’est de survivre le mieux possible, comme on peut. J’ai réalisé que l’on tombait vite dans le jugement des autres et de soi, alors qu’on avait surtout besoin de compassion et de générosité. J’ai pu constater que j’avais besoin d’avoir du temps pour mon corps, ma voix, mon esprit : j’ai retrouvé le plaisir de lire, le plaisir de méditer, de faire du sport, de cuisiner, d’appeler ceux que j’aime pour prendre de leurs nouvelles. C’est un temps que je prenais trop peu, entraînée dans ce rythme forcené que demande mon métier, un temps que je souhaite me donner à l’avenir.

 

A quoi ressemblera l’après-confinement selon vous ?

Cela sera difficile, on nous prédit une crise économique et sociale de grande ampleur. Mais j’ai le fol espoir que l’on aura tous réfléchi et appris certaines leçons pendant ce confinement, et qu’en ressortiront de réels changements au niveau écologique, social, politique, humain… Que ce soit à l’échelle de l’individu, de nos politiciens, de l’Europe, et même du monde, car cette crise touche tous les continents.  J’espère que l’homme ne reviendra pas au confort de sa vie d’avant, à sa routine, à sa sécurité, en espérant que rien ne change. Qu’il y aura, a contrario, une prise de conscience, et des actes. Par exemple, que l’on soutiendra les infirmières et médecins, que l’on applaudit quotidiennement, dans leur combat pour de meilleures conditions ; que l’on aura compris l’importance de l’écologie ; que l’on chérira la liberté et le bonheur d’être ensemble, de se réunir, de partager, de voyager, de découvrir. Que l’on n’acceptera pas de brader ces libertés contre une plus grande sécurité. Que l’on répondra présent pour continuer à faire vivre les arts et tout ce que l’homme sait créer de beau. L’enfermement et la distanciation sociale nous ont fait voir, comme un miroir, que nous ne pouvons pas vivre heureux sans ce contact social, sans la liberté de pouvoir sortir et se déplacer à son gré, rencontrer les autres. J’ai cet espoir que le monde d’après Covid-19 sera différent, plus juste, plus respectueux de la nature, plus solidaire. Que nous reviendrons à l’essentiel.

 

Le mot de la fin : vous avez fait des études de lettres et philosophies en Prépa, que lisez-vous en ce moment ?

Je lis les philosophes grecs/latins, en ce moment c’est « De rerum Natura » de Lucrèce. En parallèle, je relis Nietzsche, que j’adore. C’est comme retrouver des amis perdus de vue depuis longtemps. On a du mal à suivre au début, puis on se souvient de pourquoi on les a tant aimés, et on savoure le moment.

 

Mini-bio : Marina Viotti, jeune mezzo-soprano franco-suisse au profil atypique, a commencé le chant lyrique “sur le tard” après des études en prépa littéraire et management culturel. Élue “meilleure jeune chanteuse de l’année” aux Opéra Awards 2019, elle arpente les scènes les plus prestigieuses telles que la Scala de Milan, et propose également des récitals et spectacles créatifs et audacieux. Voir son site : http://www.marinaviotti.com