« Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui »

Montaigne, Essais, Bouquins, 2019

 

Le philosophe humaniste du XVIe siècle, Michel de Montaigne (1533-1592) nous propose ici une vision du voyage qui a forgé l’imaginaire qui lui est associé, pendant longtemps. Voyager pour se confronter à l’altérité, pour sortir de son identité, pour mettre sous cloche un petit moment ses pulsions d’homogénéité.

Depuis, le voyage a pris d’autres visages : on ne quitte plus sa zone de confort géographique pour rencontrer seulement d’autres êtres, on part pour se confronter à des monuments et à des paysages insolites. L’altérité réside également dans l’immatériel, pour peu que l’on ne se contente pas de prendre des photos ou des selfies, mais que l’on s’engage dans un véritable dialogue avec cette matière inanimée.

Aujourd’hui, le voyage est l’objet de mille usages. On voyage pour oublier l’être aimé ou pour mieux s’aimer ; pour visiter ou pour se reposer ; pour se cultiver ou pour faire la fête ; pour mieux se connaître ou pour mieux s’oublier. On voyage aussi pour faire tout cela en même temps ; puisque tout est en même temps possible ! Le voyage n’entre plus dans une case ou dans une autre ; il bouscule nos catégories et nous contraint sans cesse à en inventer de nouvelles, sur-mesure. Nous sommes entrés dans la société des usages, – à l’utilisateur final, au voyageur final de donner ses propres définitions du voyage ou de tout autre chose. L’expérience-utilisateur, c’est avant tout ceci : la capacité donnée à ce dernier d’inventer son propre chemin, de définir lui-même son expérience et de modeler lui-même la nouvelle case sur-mesure qui lui conviendra. Avis aux professionnels du tourisme, aux designers, aux directeurs commerciaux et à ceux du marketing, du digital, de l’innovation, de la prospective et du développement !

Pour les entreprises, petites ou grandes, jeunes pousses ou mastodontes mûrs, cela a un certain nombre de conséquences. La société de services a succédé à la société industrielle, nous le savons depuis un certain temps, mais aujourd’hui, – et le Covid-19 ne fait qu’accélérer cette tendance -, nous entrons dans une société où la frontière entre le produit et le service s’estompe au profit des usages qui hybrident tout : une société des usages. Bienvenue dans un monde hybride !

 

Pour en savoir plus : Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.