« Ce que nous vivons est régi par des images. Elles s’incorporent à nous comme une sorte de bien-fonds. Selon les images qui vous composent, votre existence prendra un tour tout différent ».

Elias Canetti

Ce que dit Elias Canetti, l’un des plus grands penseurs européens du XXe siècle, est d’une éclatante actualité. Jamais les images n’ont été aussi nombreuses ; aujourd’hui, elles constitueraient presque une nouvelle langue, avec ses règles, sa conjugaison et sa grammaire.

Les hommes préhistoriques avaient déjà bien saisi leur influence, puisqu’ils s’entouraient d’images, dessinées au cœur de leur caverne. Nous pourrions presque dire qu’ils « habitaient » dans ces images, – ou que ces images habitaient en eux, ce qui revient à peu près au même -, puisqu’elles étaient présentes, sur leurs murs et sous leurs yeux, continuellement.

Nous n’avons pas vraiment changé, avec nos tableaux, nos posters, nos photos, accrochées dans nos appartements, nos maisons ou nos téléphones. Et sans nous en douter, ces images « s’incorporent à nous comme une sorte de bien-fonds ». Terme peu usité, bien-fonds signifie 1) au pluriel, « propriété comprenant le sol et tout ce qui en dépend en superficie et en profondeur » et 2) au singulier, « possession, valeur sûre »[1].

Ces images, nous les possédons, certes ; mais elles nous possèdent, elles aussi. Elles constituent l’immeuble que nous habitons et nous constituons l’immeuble qu’elles habitent. En posant un simple, même un bref, regard sur les images, elles entrent dans nos orbites et s’impriment sur nos rétines ; malgré nous, sans nous en douter, nous les faisons pénétrer en nous et bientôt, elles se confondent à nous.

Tout cela signifie qu’il faut désormais cultiver une exigence et une vigilance immenses à l’égard de ce que nous regardons et de ce dont nous nous entourons. Aucune image n’est anodine ; toutes peuvent orienter nos destins. En choisissant ce que nous regardons, nous redevenons maître de ce que nous pouvons devenir.

[1] https://www.cnrtl.fr/lexicographie/bien-fonds.