Tous les discours s’adressent à des êtres présents, à des êtres vivants, en chair et en os. Presque tous les discours parlent à ceux qui partagent un même espace, un même temps. Mais aujourd’hui, c’est à ceux qui ne sont pas encore nés qu’il faut s’adresser. C’est à ces générations à venir qu’il faut parler.

Vous n’êtes pas encore là, mais vous viendrez un jour, et vous nous interrogerez. Vous nous demanderez ce que nous avons fait pour vous. Vous nous demanderez si nous avons pensé à vous, si nous avons anticipé vos besoins, si nous avons imaginé vos vies, vos inquiétudes, vos maladies, mais aussi vos rêves et vos joies.

Vous nous jugerez et vous nous demanderez des comptes. Des comptes sur les valeurs que nous vous aurons transmises ou non. Des comptes sur les ressources naturelles que nous aurons su préserver ou non. Des comptes sur les matières premières que nous aurons su recycler ou non. Des comptes sur le développement économique, environnemental et territorial, que nous aurons su rendre durable ou non. Des comptes sur notre société dont nous aurons su protéger le pacte. Des comptes sur la responsabilité avec laquelle nous aurons pris nos décisions pour votre avenir. Vous nous demanderez des comptes sur notre égoïsme et des comptes sur notre altruisme envers vous. Vous nous poserez ces questions : « avez-vous semé des graines ou avez-vous seulement cueilli des fleurs ? Avez-vous planté des arbres ou avez-vous coupé du bois ? ». Vous nous demanderez si nous avons mis notre enthousiasme, notre savoir et nos actions au service de l’avenir public. Vous nous demanderez si nous avons su parler et comprendre la langue de votre avenir.

Jeunes femmes et jeunes hommes qui n’êtes pas encore nés, c’est à vous que nous devrions nous adresser. C’est à vous que nous devons dire que nous ne faiblirons pas devant les chants des sirènes, des magiciens et des astrologues. Ils nous promettent monts et merveilles pour mieux nous détourner du travail de construction que nous vous devons. Ce sont vos voix que nous devons écouter, même si vous n’êtes pas encore là ; ce sont vos questions et vos injonctions qui doivent dicter nos décisions. C’est à vous que nous devons affirmer que nous serons des architectes téméraires, lucides et audacieux, réalistes et ambitieux.

Nous sommes vos parents, nous sommes vos grands-parents, vos arrière-grands-parents, et nous avons le pouvoir de changer les choses maintenant. A chaque instant, nous pouvons par nos choix et par nos actions présentes, changer votre avenir. Nous sommes tous égaux devant vous, nous avons tous ce même pouvoir, parce que nous sommes les générations qui vous précèdent.

Dans l’Antiquité grecque, il existait une déesse de la jeunesse, Hébé. Elle avait un autel à Athènes, autour duquel les foules se pressaient pour lui rendre hommage. Aujourd’hui, comment pouvons-nous vous rendre hommage, à vous qui n’êtes pas encore nés ? La plus belle manière de vous honorer, c’est de préparer votre avenir, c’est de vous transmettre nos forces, nos savoirs, nos valeurs, nos droits et nos devoirs. C’est de vous transmettre notre idée de la France : un pays pionnier au service de la liberté. Un pays qui change les idées en verbes, et les hommes et les femmes en citoyens. Un pays qui sait penser l’universel dans la pluralité, qui sait construire des ponts entre les mondes. Un pays à majuscules. Un pays dans lequel la Nation et la République sont amoureusement reliées pour accoucher d’un peuple audacieux.

Si la France n’est qu’une idée, alors elle est une âme sans corps ; elle doit être un verbe, aussi. C’est à nous, générations qui précèdent les vôtres, qu’il revient de conjuguer la France au futur. C’est à nous qu’il revient d’inscrire la France dans le temps long, dans ce temps qui vous appartient, dans votre temps qui nous oblige. Nos choix devraient être dictés par le devoir que nous avons vis-à-vis de ceux qui ne sont pas encore nés. Mais saurons-nous parler la langue de l’avenir ? Saurons-nous construire la grammaire du futur ?

Nous le saurons si nous parvenons à repenser notre creuset républicain, dont la vocation originelle est d’hybrider les intérêts particuliers, les origines, les identités pour les projeter dans l’intérêt général. Nous l’apprendrons, si nous ne restons pas enfermés dans notre identité ; si nous résistons à notre pulsion d’homogénéité qui nous rétrécit et nous empêche de voir l’autre et de voir loin ; si nous sortons de nos étiquettes, de nos couloirs de nage, de nos silos ; si nous attendons du futur qu’il donne un sens au passé, et non l’inverse ; si nous sommes capables de faire des pas de côté hors de nos dogmes, de nos préjugés, de nos tabous et de nos idéologies ; si nous parvenons à métisser nos entreprises, nos institutions publiques et nos laboratoires de recherche ; si nous apprenons à construire des ponts dans le temps et dans l’espace entre les générations et entre les territoires ; si nous parvenons à hybrider nos contradictions ; si nous acceptons de nous réconcilier avec la réalité et de cesser de la tordre, de la dénaturer, de l’ignorer. La France sera hybride ou elle ne sera pas. Elle est là, la vocation de la France parmi les autres Nations. Pour vous qui n’êtes pas encore nés, ne soyons pas des pur-sang, soyons tous des centaures !