Pourquoi avoir choisi de travailler sur le thème de l’hybride ?

L’hybride est le thème auquel j’ai consacré ma thèse en philosophie, commencée officiellement en 2013, même si je réfléchissais à cette question depuis beaucoup plus longtemps ! Aujourd’hui, le mot « hybride » commence à être popularisé, avec les voitures hybrides par exemple, mais à l’époque, ce terme était encore très peu utilisé. J’ai choisi d’étudier la question de l’hybride, parce que j’ai senti, à travers de nombreux signaux faibles, une évolution, un mouvement, une transformation : le phénomène d’hybridation accélérée du monde, sous l’effet entre autres de la mondialisation et du numérique. Mes intuitions se sont révélées justes, puisque l’hybride touche désormais tous les aspects de notre vie, de la société ou des entreprises.

L’exemple le plus trivial : les objets ! Nos téléphones sont aussi des réveils, des radios, des scanners et des appareils-photo. On se demande pourquoi on continue à les appeler encore des téléphones. Les villes ! Il y a de plus en plus de projets de végétalisation dans les villes, on y crée des fermes urbaines, comme à Paris ; il y a des élevages de chèvres sur les toits de New York… On voit de moins en moins quelle est la frontière entre ville et campagne. Avant, il y avait seulement des jardins dans les villes, mais à présent, nous allons vers un concept de ville-jardins. Nature et urbanisme s’hybrident et nous irons progressivement vers des villes-campagnes. Nos magasins : certains déjà ne vendent plus seulement des produits, mais aussi des expériences et des émotions. On le voit avec les magasins Apple, par exemple. Au-delà des objets, c’est tout un univers émotionnel qui est vendu aux clients. Progressivement, les magasins s’hybrident, au point où la frontière entre magasin et parc d’attraction s’estompe peu à peu. Nos territoires voient se multiplier des « tiers-lieux » : des endroits insolites qui mêlent des activités économiques de services, avec de la recherche, des startups, de l’artisanat, de l’innovation sociale ou encore des infrastructures culturelles. Par exemple, il y a la Maison de l’économie solidaire dans l’Oise, qui mêle services à la personne qu’il s’agisse de bébés ou de personnes âgées, artisanat, recherche, métiers liés à l’environnement et au tourisme, formation ou encore recyclerie.

J’ai décidé de travailler sur ce thème, parce que l’hybride est quelque chose qui peut déstabiliser, puisque, par définition, cela correspond à tout ce qui n’entre pas dans nos cases ! Donc pour moi, il était important, en constatant le phénomène de l’hybridation du monde, de montrer en quoi cela pouvait être une chance pour l’être humain, pour nos sociétés ou pour les entreprises et comment nous pouvions apprendre à apprivoiser cette hybridité pour nous sentir à l’aise dans ce monde.

Ce thème de l’hybride, je le porte en réalité depuis toujours et il me touche très personnellement. J’ai de multiples origines, mon éducation est faite de différentes cultures et identités, – comme de très nombreuses personnes en France et ailleurs dans le monde. Cela n’est pas forcément évident, parce que vous ne faites partie ni d’un monde ni de l’autre ; en réalité, vous avez une drôle d’identité et vous êtes nulle part ! Pour grandir, j’ai compris que cela pouvait être une richesse, si j’arrivais à hybrider toutes ces identités et ces cultures et que j’apprenais à devenir un centaure. Avec le temps, j’ai hybridé aussi les formations, les métiers et les univers professionnels.

Lorsque j’ai poursuivi mes études de philosophie à l’École Normale Supérieure, nous étions alors en 2008, en pleine crise économique, le monde s’effondrait autour de nous et nombreux étaient ceux qui disaient « mais où la philosophie va-t-elle te mener ? Cela ne sert à rien » ! Je me suis donc interrogée sur la place, le rôle et la responsabilité du philosophe dans la Cité. Ils ne peuvent pas être dans un monde ou dans un autre, ils ne peuvent pas se cantonner dans une seule identité ; ils sont forcément au cœur de mille mondes, ils n’ont pas le droit de penser par catégorie, leur responsabilité est d’être des ingénieurs qui construisent sans cesse des ponts entre les mondes, les idées, les identités, les êtres humains. Leur rôle, qui est en même temps un devoir, est d’hybrider, sans cesse et sans relâche et d’apporter du sens à ces hybridations. Ils sont des ingénieurs, des passeurs, des traducteurs, des métisseurs…

 

Pourquoi avoir intitulé votre livre « Tous centaures ! » ?

Le centaure est un drôle de personnage, issu d’un mythe grec : il est humain au-dessus de la ceinture et cheval en-dessous de la ceinture. J’ai pris cette image, cette métaphore, pour incarner, illustrer, l’idée de l’hybride. L’hybride, c’est ce qui est multiple, double, contradictoire, hétéroclite, un peu mélangé, c’est tout ce qui n’entre pas dans une case. Par extension, le centaure représente l’imprévisible, l’incertain, l’inconnu, parce que l’on ne sait pas comment il va réagir : en homme ou en cheval ? Ou en centaure ?

Ce titre « Tous centaures ! » est une invitation : chacun d’entre nous aime bien ranger les choses dans des cases : un chat est un chat, une ville est une ville, un téléphone est un téléphone, un chercheur est un chercheur… Mais en fait, si chacun est bien honnête avec lui-même, il se rendra compte que lui-même n’entre pas dans une case : chacun, en réalité, jongle avec différentes identités, avec des contradictions, avec de l’hétéroclite. « Tous centaures ! », cela veut dire : n’ayez pas peur de l’imprévisible, de l’incertain, de l’inconnu, de la contradiction, du disparate, de la multiplicité des identités, parce que tout cela, c’est vous et c’est tout simplement la vie !

 

L’hybride est-il une chance pour les entreprises ?

Oui, bien sûr ! Alors, certes, cela peut être déstabilisant pour les entreprises, car l’hybride rebat les cartes, – les modes de consommation évoluent, l’économie virtuelle s’entremêle avec l’économie réelle, de nouveaux concurrents apparaissent -, mais il constitue une formidable opportunité ! Nos modes de consommation, par exemple, se sont hybridés : on repère des objets sur internet et on les achète en magasin et vice-versa. De ce fait, pour faire venir davantage de clients dans ses commerces, le secteur de la distribution a dû hybrider ses modes de commercialisation : de plus en plus, les magasins ou les galeries marchandes vendent non seulement des objets, mais aussi des expériences, des émotions.

C’est ce qui me fait dire que si nous étions, avant, dans une société industrielle et que nous sommes passés à une société de services, aujourd’hui, il y a une frontière de plus en plus floue entre les objets et les services : et de fait, il y a une hybridation entre eux. Nous sommes désormais dans une société des usages, qui hybride produits et services. Prenez, par exemple, le cas d’un laboratoire pharmaceutique : s’il accompagne sa production de médicaments de services d’accompagnement de parcours de soin, autrement dit, s’il hybride ses produits avec des services, il découvre alors de nouveaux relais de croissance. S’il pense « usage », au lieu de penser « médicament », cela transforme complètement le paradigme pharmaceutique !

L’heure est aux nouvelles combinaisons : la force d’Apple est précisément d’avoir su combiner d’une manière inédite des usages, des fonctionnalités, des disciplines, des logiques, des matériaux. L’avantage concurrentiel ne vient pas du fait que l’on possède plus de données que les autres, plus de ressources ou plus de matériaux, mais de la capacité à hybrider plus rapidement et d’une manière plus originale que les autres des données, des ressources, des fonctionnalités des matériaux, des usages ou encore des idées. L’hybridation est le meilleur moteur de la créativité et de l’innovation ! Encore faut-il ne pas être enfermé dans son identité, dans son métier, dans son secteur, dans son modèle économique et être prêt à faire des pas de côté…

On le voit pendant cette crise de la Covid-19 : c’est bien la transformation des services, des produits et des usages, c’est l’adaptation des métiers, par l’hybridation, qui permettront aux entreprises de survivre à l’absence d’activités économiques ou à leur ralentissement et de fonctionner, malgré tout.

Donc adopter une stratégie d’hybridation est le meilleur moyen pour une entreprise de créer de la valeur ; mais c’est aussi le cas pour une institution publique, pour une administration, pour une collectivité, pour un être humain. Hybrider, c’est tout simplement suivre le mouvement de la Nature, qui ne crée jamais, mais qui passe son temps à re-combiner, à ré-articulier, à hybrider. Il n’y a rien de plus naturel que l’hybridation ; en nous inspirant de la Nature, nous nous réconcilierons avec la réalité !

 

Pour aller plus loin : Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.