Interview d’Antonin Fourneau, artiste et designer 

1) Pourriez-vous nous présenter votre parcours et nous expliquer comment l’art est devenu pour vous une vocation?

Je viens d’une famille où le théâtre tient une place importante avec un père qui était directeur de théâtre et metteur en scène, une mère actrice, un frère metteur en scène et une belle-sœur actrice. J’ai un peu fait le rejet de tout ce milieu à l’adolescence et j’ai voulu me tourner vers l’informatique. Une fois mon bac en poche j’ai d’abord essayé différentes formations comme math et informatique appliqués aux sciences. Mais l’usage de l’ordinateur n’était pas assez créatif pour moi. Je me suis alors tourné vers l’université en section arts plastiques, mais très brièvement pour finalement atterrir dans l’école d’art d’Aix-en-Provence qui dans les années 2000 était l’une des rares écoles à aborder la programmation informatique, l’électronique, la biologie et d’autres domaines que l’on associé pas forcément à l’art à cette époque. J’ai ensuite intégré un laboratoire de recherche en interactivité à l’ENSAD (école nationale supérieure des arts décoratifs) de Paris. Mais durant toutes mes études et même encore aujourd’hui, je n’arrive pas toujours à me définir comme un artiste. Comme si j’étais plutôt un créateur et on verra plus tard si mon travail fait art. Car pour moi l’art n’est jamais acquis et prend des formes différentes selon son temps. En tout cas, ma vocation est de créer des choses qui tentent de sortir d’un certain conformisme pour interpeller les gens.

2) Votre oeuvre d’artiste entremêle les matériaux, les inspirations, les nouvelles technologies, les disciplines (physique, art, etc.). Comment ces croisements vous sont-ils venus à l’esprit? Le rôle de l’artiste est-il de créer des ponts entre différents mondes, parfois des mondes radicalement éloignés? 

Je suis de nature assez curieuse et je passe effectivement pas mal de temps à regarder Wikipedia, des matériaux en magasin ou en ligne et des tutoriaux sur Internet. J’ai été biberonné aux jeux vidéo, au cinéma de science-fiction, aux comics et mangas des années 80 à 2000. Je le suis encore beaucoup d’ailleurs. Dans ces œuvres, beaucoup de choses m’ont fasciné que ce soit l’eau qui prend forme dans « Abyss » de James Cameron, la mélodie et le jeu de lumière de « rencontre du troisième type » de Spielberg, les mécaniques de jeux parfois très abstraites tel que « Tétris » d’alexei Pajitnov et l’univers métaphysique japonais d’auteur comme katsuhiro Otomo avec « Akira ». C’est d’ailleurs dans la culture japonaise que je trouve beaucoup d’échos justement dans cet entremêlement des technologies et de la matière. Donc oui, ma pratique de créateur tend à produire des expériences interactives pour le public qui parfois fusionnent différents univers. J’essaye souvent de fonctionner comme un alchimiste qui arrive à produire des résultats avec un mélange qui pourtant paraissait impossible. Je m’amuse parfois à parler de design spéculatif aussi. Toutes ces créations cherchent toujours à mettre en place un échange avec les spectateurs.

3) Vous êtes un artiste; vous êtes également un innovateur. Au Cube (Issy-les-Moulineaux) est exposée l’une de vos oeuvres, – le Waterlight Graffiti » -, qui est composée de plusieurs milliers d’ampoules LED qui s’allument lorsque l’on passe une éponge mouillée sur elles. C’est une belle hybridation entre l’art et la physique, puisque l’on sait que l’eau est un conducteur d’électricité. C’est donc une œuvre d’art, mais aussi une extraordinaire innovation. Avez-vous pensé à des applications industrielles de cette innovation?

J’ai imaginé Waterlight Graffiti lors d’un voyage en Chine en voyant des personnes âgées pratiquer la calligraphie au sol avec de l’eau que l’on appelle le « dishu » et en étant exaspéré par tous ces panneaux publicitaires lumineux dans la rue. J’avais en tête de créer une sorte d’ardoise magique (invention française) grand format pour l’espace public. Effectivement, le projet a rencontré un franc succès, car il est à la croisée de l’art et la science, en abordant des domaines très porteurs comme la lumière, l’interaction ou encore le street art qui est en plein essor. Même si ce projet a beaucoup tourné à travers le monde je le considère encore comme un prototype et d’autres projets vont en découler très certainement. Que ce soit une ardoise magique nouvelle génération, car j’ai toujours voulu créer des jouets, un matériau d’architecture qui puisse autant être sur des murs pour s’illuminer avec la pluie ou au déplacement d’un escargot que des dalles autour d’une piscine. Après, j’aspire à trouver des applications qui auront un impact sur les gens. Industrialiser est compliqué, j’en suis à plusieurs itérations de prototype de waterlight pour réduire les coûts et simplifier la production du matériau mais j’estime que c’est aussi un autre canal possible pour toucher le grand public. J’évoque souvent comme mon business modèle de référence Nobumichi Tosa le fondateur Maywa Denki qui a réussi à créer un pont justement entre monde de l’art et monde industriel, en créant des objets singuliers avec des best-seller Otamatone (contraction de OTama jakushi têtard en japonais et Tone en anglais). A la différence qu’il faut aussi aujourd’hui concilier toutes les questions de production de nouveaux objets, avec un contexte climatique terrible.

4) L’interaction est le fil conducteur de vos oeuvres: en rendant vos oeuvres interactives, vous rendez votre public « auteur » de l’oeuvre d’art avec vous, vous l’impliquez. Comment se joue cette relation entre l’oeuvre, l’artiste et le public? 

Je dis souvent que je suis fabricant de cadre ou de toile. Et qu’effectivement, l’œuvre prend vie dans cette intersection entre ma création et le geste du visiteur.

Il y a dans mon travail un besoin d’interagir qui s’ancre autant dans mes expériences de l’enfance avec les jeux vidéo qu’avec, selon moi, une nécessité contemporaine de rentrer en résistance avec nos interactions du quotidien ; ne serait-ce que par notre consommation accrue d’applications de réseaux sociaux qui peut causer des troubles cognitifs. Dans l’idée de retrouver une forme d’équilibre en nous stimulant autrement. Si j’arrive à produire un sourire sur le visage des gens, je me dis que j’ai produit en eux un peu de dopamine plus productive qu’un like sur un poste Instagram. On parle d’une esthétique relationnelle que Nicolas Bourriaud à identifié dans les pratiques des artistes dès les années 90. Un manifeste auquel je m’identifie plutôt bien.

5) A l’heure de la crise sanitaire et du tout distanciel, comment créer des émotions à distance? Comment les nouvelles technologies peuvent-elles être un vecteur d’émotions fortes?

J’avoue que j’ai acheté un casque de VR (ndlr : Réalité virtuelle) juste avant le premier confinement. D’habitude, je suis réfractaire aux technologies du moment, car je cherche plutôt en général à créer en recyclant des technologies plus désuètes moins chères. Mais je dois reconnaître que les expériences VR que j’ai pu vivre en jouant avec des gens à distance m’ont laissé entrevoir beaucoup de potentiel dans une période comme celle-ci. J’ai tout de même eu l’occasion de réaliser des expositions entre les deux vagues et je vois bien que le public est demandeur d’interaction physique. La VR ou les créations partagées en distanciel ne produisent pas les mêmes effets et surtout ne permettent pas de faire une pause loin de son smartphone ou ordinateur et ne sont donc pas forcément les meilleurs réceptacles pour créer une attention permettant d’apprécier toutes les œuvres d’art. Je pense, ou du moins j’espère, qu’en sortant de cette crise, les gens (et moi au passage) auront fait une overdose de réseaux sociaux, Netflix et autres plateformes, et voudront se ruer dans les cinémas, musées, festivals et autres expériences permettant de sentir d’autres phéromones que les leurs.

Projets : 

www.waterlightgraffiti.com
www.eniarof.com