La consommation d’électricité a baissé de 15% ces derniers jours. Ce n’est pas faute de branchements pourtant…de télés, tablettes, ordinateurs, imprimantes et chargeurs en tous genres, qui menacent de surchauffe les compteurs de nos maisons transformées en centres d’appels où une réunion chasse l’autre. L’aspiration de 61% des Français(*) s’est réalisée et plus aucun chef d’entreprise ne pourra dire qu’il n’a pas eu l’occasion d’essayer. En deux petits jours, s’est généralisée une pratique freinée pendant des décennies par une technologie balbutiante et des managers méfiants de voir leur échapper à la fois leurs troupes et leur pouvoir. En 48 heures, la France tertiaire s’est mise au télétravail ! Avec les moyens du bord et beaucoup d’ingéniosité, c’est même dans une certaine bonne humeur que cette distance imposée pour sauver des vies s’est installée. Portée par l’énergie de soldats galvanisés par leur mission : elle n’est pas petite, il s’agit de voler au secours de l’économie française, et d’abord, de son job.
Projetons nous dans deux semaines. Cette nouvelle manière d’exercer son métier, à base essentiellement de communications, d’échange de fichiers et de mails aura fait sauter tous les serveurs et pas mal de plombs, ou atteint sa vitesse de croisière.
Quinze jours de plus: l’instinct de survie professionnel résistera-t-ils à l’exigüité et au désordre envahissant de certains logements, à la promiscuité ou, au contraire, à l’isolement, à la routine? Sera-t-il plus fort que l’épuisement des parents contraints d’ajouter à leur métier, ceux qu’ils n’avaient justement pas choisis: instituteur, professeur, coach sportif, cuisinier (trois fois par jour, ça use), femme ou homme de ménage et psychologue? L’enthousiasme des premiers jours résistera-t-il aux lessives, aux courses, aux doubles ou triples journées dont certains feront là leur première expérience; aux missions qui risquent de s’amenuiser avant peut-être de se vider de leur sens?  Sans doute pas. C’est la vision pessimiste et la plus probable.
Pour certains elle est tout de même rassurante: les DRH chargés de défendre la communauté physique seront soulagés: plus besoin de démontrer que le bureau a ses vertus, la collectivité et la rencontre, hors ligne, leurs avantages ! Les directeurs immobiliers en revanche ne doivent pas passer de très bonnes nuits et arpenter dans leurs cauchemars ces dizaines de milliers de mètres carrés vides. D’ici quelque semaines, ils se demanderont peut-être comment les payer. La question pourrait durablement devenir un «pourquoi» ? Si d’aventure, la maison se révélait – version optimiste pour tous les confinés- un bureau plus praticable que prévu ? La chasse au gaspi entamée il y a déjà quelques années en resserrant les surfaces et en partageant les postes de travail pourrait s’accélérer. Les grands paquebots tertiaires pourraient bien sombrer.
Version 1 ou version 2? Attendons de voir.  Projetons nous cette fois dans six semaines, à l’hypothétique veille d’une libération. Personne ne peut dire dans quel état psychologique nous émergerons, clignant des yeux comme éblouis par la lumière trop vive et l’air piquant, peureux, méfiants d’abord, puis vite ivres de l’espaces et des autres. Nous aurons tous envie de nous précipiter dehors, de quitter pour quelque temps nos maisons devenues prisons. Mais franchement, aux beaux jours en plus, qui aura envie de retourner au bureau ?

(*) étude Malakoff-Médéric de 2018

 

Catherine Sabbah
Déléguée générale d’IDHEAL,
L’Institut Des Hautes Etudes pour l’Action dans le Logement
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