interview de Patrick Mignola, Député de Savoie, Président du groupe Modem à l’Assemblée nationale.

Nous vivons une crise sanitaire mondiale sans précédent, aux nombreuses conséquences sociales, économiques, industrielles… La France est l’un des pays occidentaux les plus touchés par l’épidémie. Comment jugez-vous l’action publique dans ce temps de crise ? La parole publique n’en sort-elle pas encore une fois affaiblie ? La communication politique, par exemple, a-t-elle montré ses limites ?

Sans doute, il faut le reconnaître humblement et mesurer les conséquences de cette défiance en temps de crise grave. La défiance vis-à-vis de la parole publique est un sujet lourd de conséquences dans toutes les démocraties. Nous affrontons une situation sanitaire mouvante et inédite sous l’empire des chaînes d’information continue, qui marquent une préférence pour le sensationnalisme, les réseaux sociaux où la parole d’un zigoto sur FaceBook peut avoir autant d’importance que celle du Directeur général de la Santé, et les innombrables théories du complot qui ont émaillé la période de confinement. Les politiques devront à l’avenir mieux maîtriser la communication de crise, comme les entreprises savent le faire. L’enjeu est plus celui de l’efficience de la gestion publique, largement amoindrie par ces contraintes nouvelles, que celui de la popularité, qui est une notion relative et éphémère. Même si j’observe que, paradoxalement, les enquêtes d’opinion confirment que les Français ont peu confiance dans l’Etat pour gérer la crise mais que le Premier Ministre n’a jamais bénéficié d’une telle cote de confiance…

 

Vous êtes l’un des vice-présidents de la mission d’information sur la gestion de l’épidémie du Covid-19. Quel est le rôle de cette mission ? Pouvez-vous évoquer les premières auditions ?

Aux crises sanitaire et économique, il ne fallait pas ajouter un dysfonctionnement démocratique. Il était donc indispensable que le Parlement contrôle au jour le jour l’action du gouvernement dans cette période. Devant voter chaque semaine de nouvelles évolutions législatives pour adapter temporairement notre Etat de Droit aux combats contre le virus, les députés devaient être à niveau d’information. Cette mission aura vocation ensuite à se transformer en commission d’enquête, pour voir ce qui a marché et ce qui a failli, et en tirer les meilleures conséquences pour l’avenir. D’aucuns voudront évidemment en faire un tribunal, je crois plus utile à la société d’en faire un vrai comité d’évaluation des politiques publiques.

 

De nombreux débats commencent à émerger au sujet de la sortie de crise, notamment sur le plan économique. Certains prônent les relocalisations et la modification du temps de travail pour améliorer la compétitivité. Qu’en pensez-vous ?

La question économique est évidemment urgente et majeure, et nous mesurons encore mal l’ampleur du défi qu’il va représenter pour le pays. Mais je déconseille de trouver des solutions toutes faites, alors même que la crise est toujours en cours, qu’on ne sait pas exactement quand elle baissera vraiment d’intensité et dans quel état réel elle laissera la machine économique. Ne brandissons pas trop vite des solutions en faisant les mêmes erreurs que dans le passé ! La faute majeure des 35h était d’avoir décorrélé travail et rémunération, puisqu’on pouvait travailler 10% de moins et gagner pareil. Si la solution aujourd’hui, c’est de gagner pareil pour travailler 10% de plus, cela revient à la même dévalorisation du travail… Il faudra tous faire des efforts, mais une mesure générale et venue d’en haut produira autant d’effets de bord que de positif.

 

Vous êtes président du groupe parlementaire Modem à l’Assemblée nationale, l’un des groupes pivot, indispensable à la majorité parlementaire. L’annonce de la création éventuelle d’un nouveau groupe parlementaire, composé de dissidents du groupe LREM change-t-il votre stratégie parlementaire au sein d’une majorité plurielle ?  

Non, car le MoDem existe en tant que deuxième pilier de la majorité depuis le début de la législature, parce qu’il lui apporte ses propres valeurs – une exigence sociale, la volonté de dépassement des vieux réflexes politiques droite-gauche, l’expérience de terrain de ses députés qui ont été, pour la plupart d’entre eux, des maires. Le fait d’être numériquement utiles pèse bien moins à mes yeux qu’être pertinents dans le travail des textes et la vision qui doit inspirer les transformations – et demain, les refondations – que nous devons conduire pour le pays.

 

Vous travaillez au côté du Gouvernement à la mise en place d’un plan de relance économique post-confinement ? Ne pensez-vous pas qu’un pacte social soit la condition de la relance économique de notre pays ?

Cela paraît même un préalable. La crise sanitaire a révélé encore plus violemment les inégalités, avec les petits salaires des aides-soignantes et des caissières, par exemple ; la crise économique aura des conséquences qui toucheront d’abord les plus précaires. Mais bien sûr, il n’est pas question de promettre le grand soir avec de l’argent public qu’on n’a pas – et qu’on aura encore moins dans quelques mois. Je porte depuis longtemps l’idée d’un rééquilibrage des rémunérations entre capital et travail, pour permettre l’augmentation des salaires, grâce à la généralisation de l’intéressement. Dans la période qui s’ouvre, ce peut être un chemin pour mobiliser toutes les forces productives : il faut reconstruire et si chaque point de croissance recouvré, chaque rentabilité recréée sont plus équitablement partagés, nous pourrons réussir le redressement ensemble. C’est pourquoi j’appelle à un Plan de Partage de la Productivité et des Profits, étendu à toutes les structures économiques, petites ou grandes, publiques et privées.

 

L’année dernière, le CESE avait publié un rapport sur l’Etat de la France. De nombreuses voix s’élèvent pour que la relance n’occulte pas la transition énergétique. Le développement de l’économie verte et des investissements pour lutter contre le réchauffement climatique seront-ils des outils de la relance ?

Loin de l’occulter, elle peut en faire un formidable levier. Pour muter vers l’économie verte – décarbonation, énergies propres, préservation du vivant – la limite était souvent qu’il fallait détruire du capital encore productif (les centrales à charbon ont un modèle économique rentable…) pour le remplacer par du capital, dont le business model n’était pas encore stabilisé. En l’occurrence, le capital au sens large est mis à mal par la crise – il est d’ailleurs garanti par l’Etat et menacé par les incertitudes conjoncturelles à venir. Le remplacer ou le faire muter sera donc moins douloureux et, je le crois, plus fécond en emplois pour la génération qui vient. Si on accepte d’avoir un peu d’optimisme et beaucoup de volonté, le moment si douloureux que nous vivons peut donc donner corps et réalité au Green Deal européen. C’est-à-dire à une relance qui ne sacrifie pas les équilibres financiers à court terme aux équilibres sociaux et environnementaux d’avenir. Mais les conjugue.