Interview de Georges Nahon – Analyste Conseil
Ancien DG pendant quinze ans d’orange Silicon Valley à San Francisco, créateur de l’Institut Orange

 

En quoi la crise de la Covid-19 a changé les points de vue sur les délocalisations ?

Au cours des deux dernières décennies, l’Occident a largement suivi la voie de la délocalisation induite par la financiarisation. Les énormes bénéfices à court terme, associés à la baisse impressionnante des prix des biens de consommation, nous ont anesthésiés au point que nous avons perdu de vue les exigences essentielles d’une économie dynamique (et souveraine). Nous sommes comme la grenouille qui lentement et sans pouvoir s’en rendre compte se laisse bouillir vivante. Notre accoutumance à la délocalisation nous a conduit à ne pas pouvoir réagir efficacement à des situation graves comme la Covid-19.

La crise du virus a en effet révélé les vulnérabilités des économies nationales qui dépendent encore beaucoup du recours à la production dans les pays à faible coût de travail. La fragilité des chaînes d’approvisionnement, la dépendance très forte vis-à-vis de la Chine pour certains produits dont les médicaments sont des thèmes qui préoccupent actuellement plus qu’avant la crise.

Aujourd’hui viennent s’ajouter des préoccupations de souveraineté, d’indépendance stratégique et de dispersion et de réduction des risques dans les fabrications.

 

Comment la crise du virus peut-elle accélérer la relocalisation des fabrications ?

Il n’est pas sûr que nous soyons capables en Occident de produire et de développer à nouveau et rapidement tous les produits nécessaires à une économie indépendante. Les chaînes d’approvisionnement critiques se sont déplacées notamment en Chine. Cet exode a laissé des outils industriels souvent en retard ou inexistants, une économie de sous-traitants inexistante et peu de compétences en ingénierie en Occident. En effet, avec la délocalisation sont également partis les réseaux de sous-traitance et d’experts qui s’appuient sur d’autres sous-traitants. Ce qui rend difficile le remplacement d’un maillon de la chaîne, ou pire, de la totalité de la chaîne. « On ne peut pas ramener la fabrication à cause de ces réseaux, il faudrait ramener toute la communauté ».

Mais beaucoup d’entreprises occidentales ont aussi fait le calcul que, produire localement pour ces marchés immenses et lointains comme la Chine était une bonne équation économique. Ce qui a en partie délocalisé des fabrications vers ces marchés et formé des expertises localement au détriment des pays d’origine de ces entreprises. Il sera difficile de revenir en arrière ou de changer ce modèle de fabriquer localement pour mieux vendre localement.

Une autre raison aux délocalisations est que l’époque de l’intégration verticale de la conception à la fabrication a depuis longtemps disparu. Le recours à la sous-traitance à un ou plusieurs niveaux permet de compenser la complexité des nouveaux produits et la difficulté de disposer de suffisamment de compétences pour toute la chaîne. Et cela permet aussi de réduire les risques, au moins quand tout va bien, mais hélas, pas en période de crise inattendue. Il est aussi structurellement nécessaire de s’appuyer sur certains pays producteurs de ressources naturelles uniques et indispensables ou même critiques comme le lithium.

Ce qui laisse penser qu’il faudra trouver de nouveaux modèles et de nouvelles approches. Évidemment, le changement prendra du temps. On ne va pas rapatrier le passé en Occident.

 

La relocalisation est-elle viable?

Peut-il y avoir une renaissance de l’industrialisation en Occident ? Beaucoup voient dans cette proposition un mythe. Ce serait une arlésienne des gouvernements depuis une décennie dont la préoccupation principale est que la délocalisation supprimerait des emplois qu’il faut recréer. Ce qui s’est avéré, hélas, très difficile. Il y a eu beaucoup de rapports et d’initiatives pour renverser la tendance et encourager la relocalisation. Il faudra du temps pour apprécier l’efficacité de ces plans par ailleurs nécessaires et intelligents.

En fait, la création et la croissance de nouvelles industries est plus facile à envisager, car elles ne nécessitent pas de lutter contre la sclérose codifiée par la bureaucratie. En effet, s’il fallait relocaliser des productions anciennes, il faudrait se conformer aux réglementations du travail, de l’environnement et de nombreuses autres contraintes. L’énergie serait gaspillée à se battre et à se conformer aux règles existantes … Et qu’obtiendrait-on alors ? Une entreprise à faible marge…

En lançant de nouvelles industries dans le développement de logiciels, de moteurs de recherche, d’iPhones et d’applications où il y a peu de réglementations, il y a eu beaucoup plus de liberté pour se développer. L’iPhone par exemple a changé le terrain de jeu, et a ramené le leadership aux États-Unis pour les smartphones. Mais d’où venait l’innovation ? Du logiciel : l’iPhone n’a pas ramené la fabrication de téléphones portables aux États-Unis, mais les marges sur les iPhones sont très élevées grâce au logiciel. La montée en valeur dans les produits marginalise l’avantage des salaires bas. Foxconn qui fabrique les iPhones en Chine et emploie environ un million de personnes n’a pas hésité d’ailleurs à indiquer qu’elle était prête à les remplacer par un million de robots pour baisser ses coûts de production. Pour rapatrier la fabrication dans les pays occidentaux, il faudrait annuler les changements structurels de l’économie solidifiés par des décennies de réglementations et d’habitudes, et recréer toutes les compétences et chaînes d’approvisionnement perdues. En plus de cela, il faudrait pouvoir le faire avec des marges acceptables pour les entreprises : c’est quasiment impossible.  Les entreprises n’accepteront des marges plus faibles si elles n’y sont pas obligées. Combien sommes-nous prêts à payer en plus pour des produits de qualité équivalente « fabriqués localement » ? Le seul moyen serait une intervention d’État radicale, mais ce n’est pas trivial et pour certains, désirable. En effet, la question sur l’efficacité réelle et mesurable des interventions des États dans l’industrie et l’innovation est toujours d’actualité avec toujours beaucoup de sceptiques et d’opposants surtout aux USA.

 

Quels pourraient-être des scénarii possibles et réalistes ?

Relocaliser les fabrications et réindustrialiser l’Occident c’est plus facile à dire qu’à réaliser. On ne décrète pas une relocalisation qui puisse être viable. Et il ne s’agit évidemment pas de tout « rapatrier » dans son pays. Il pourrait déjà y avoir un réflexe protectionniste de la part de certains pays. Est-ce bien efficace et durable ? Un contre-exemple dans les années 80 :  Ronald Reagan avait fortement augmenté (dix fois) les taxes d’importation des motos japonaises pour protéger Harley Davidson qui a ressuscité ensuite, mais en bonne partie grâce à la reprise économique de 1983 plutôt qu’au protectionnisme. Certains États pourraient imposer que les produits qu’ils achètent soient fabriqués dans leur pays ou région comme l’Europe. Avec le risque de représailles économiques des pays estimant être lésés. Mais l’objectif majeur des gouvernements occidentaux porte plutôt sur la relocalisation des fabrications et la réindustrialisation sans exclure des mesures de protection en vue de recréer des emplois industriels.  Un premier avantage en faveur de la relocalisation classique aujourd’hui vient d’une tendance notable qui est l’augmentation du coût du travail en Chine, et l’érosion de sa compétitivité dans la fabrication, avec des sous-traitances dans d’autres pays asiatiques, tel que le Vietnam à coût salarial plus bas. Mais les salaires bas ne sont pas la solution à long terme. Par exemple, pour un produit à haute valeur ajoutée comme l’iPhone, le coût du travail serait inférieur à 10%[4].Les coûts élevés de transport et de l’énergie de la délocalisation peuvent également redonner un avantage aux pays qui relocalisent des productions.

 

Quelles technologies peuvent faciliter la relocalisation ?

La différence peut surtout se faire par le recours aux nouvelles technologies avec une nouvelle ingénuité dans leur utilisation. Mais l’automatisation intelligente, la robotique, la gestion au plus juste sont déjà là, y compris dans les pays où l’on délocalise. L’automatisation et la robotique peuvent quand même baisser le coût global du travail en Occident et les industriels ont compris l’intérêt d’investir dans les technologies nouvelles et surtout numériques. Mais il s’agira surtout de créer des emplois de plus haut niveau, mais qui seront moins nombreux que les emplois perdus. Les technologies émergentes comme l’impression métallique 3D, la robotique, l’IA permettent de créer et de produire des produits nouveaux qui ne peuvent pas l’être avec des anciennes technologies. Ce qui est utilisé par exemple par Elon Musk pour ses fusées de sa société SpaceX. Cela permet de reprendre le leadership dans ces nouveaux domaines sans dépendance vis-à-vis d’autres pays. L’internet des objets, le cloud, les capteurs intelligents, les nouveaux circuits intégrés et les semiconducteurs plus puissants et sophistiqués permettent la gestion et la supervision des machines en temps réel. Et l’intelligence est déportée en partie dans les capteurs auprès des machines. Il y a des capteurs de température, d’humidité, de pression, de mouvement, de vibrations. Il y a aussi les capteurs Lidars dans les véhicules autonomes. L’adoption croissante des capteurs est aussi liée à la baisse de leurs coûts. Selon un rapport de Microsoft de 2019, le prix moyen d’un capteur est passé de $1,30 en 2004 à $0,44 en 2018.  Parmi les applications rendues possibles, on cite souvent la maintenance prédictive et l’interaction avec les plateformes de gestion des sources d’approvisionnement pour automatiser les commandes et fluidifier les processus.

 

La 5G jouera un rôle majeur dans la création du nouveau sans rapatrier l’ancien

Beaucoup de capteurs sont dans des endroits où il n’est pas possible d’amener des câbles. La 5G joue tout son rôle dans ce contexte avec sa capacité à gérer un nombre très important d’objets communicants avec une très grande rapidité qui se rapproche du temps réel. Ce qui permet grâce aux capteurs dans les machines de détecter des erreurs, les usures de pièces et de prendre des décisions ad-hoc rapidement.

La 5G, c’est un remarquable catalyseur de changement de la donne actuelle. La 5G devrait permettre l’émergence de nouveaux produits et nouveaux services comme cela s’est passé de la 2G à la 3G, puis de la 3G à la 4G.  L’augmentation de débit des réseaux a toujours profité à l’innovation et aux entrepreneurs. Sans les réseaux, pas de streaming, pas de vidéoconférence etc … L’impact de la 5G dans l’industrie sera plus fort que chez les particuliers. Son arrivée coïncide avec le développement rapide de l’IA et de l’IOT grâce aux performances croissantes des semiconducteurs et des circuits intégrés. La combinaison de ces trois technologies est très puissante.

Par ailleurs, la Blockchain va permettre d’améliorer les possibilités de suivi des produits en créant des fiches d’identité électroniques infalsifiables avec les dates de fabrication et de péremption et d’autres informations importantes. Ce qui permet de limiter la propagation de produits volés ou contrefaits par exemple.

 

En résumé, la relocalisation grâce au numérique est possible, mais…

La Covid-19 a brutalement mis en évidence la faiblesse des filières de fabrication en Occident.   La fragilité de la gestion de la globalisation par ses acteurs économiques a fait prendre des risques qui se sont avérés dramatiques même si la marche vers la relocalisation et la réindustrialisation en Occident est en cours depuis des années.

Le numérique avec ses capteurs, l’IA et la 5G vont faciliter la relocalisation de certaines fabrications mais surtout permettent la création de nouvelles filières de fabrication pour de nouveaux types de produits à plus forte valeur ajoutée et nécessitant d’autres méthode de fabrication.

Il apparaît aussi que la maîtrise de la conception et de la fabrication de circuits intégrés puissants notamment pour l’IA sera un enjeu critique. Les USA et la Chine se partagent ce monde, grosso modo. La question se pose pour le rôle de l’Europe dans ce domaine. Et ce n’est pas nouveau. Il y a quelques très bons acteurs en Europe. Accroître son indépendance dans ce domaine paraît très important.

Il faut comprendre que les pays de délocalisation comme la Chine ne restent pas les bras croisés. On y voit d’énormes investissements dans la formation de grandes quantités d’experts dans tous ces domaines nouveaux dont l’IA et les circuits intégrés. Dans sa guerre économique avec les USA, la Chine, à la fois son gouvernement et son secteur privé investissent considérablement dans les circuits intégrés et les semi-conducteurs. Notamment après les restrictions par l’administration américaine de vendre certains circuits intégrés de la firme chinoise Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) au fabricant de télécommunications chinois Huawey.

Et les USA non plus ne restent pas les bras croisés. Selon Marketwatch l’administration américaine travaillerait sur une phase 4 de son plan de relance d’au moins deux mille milliards de dollars qui se concentrerait sur le renforcement de l’activité de fabrication en Amérique et inclurait des incitations pour que les entreprises américaines abandonnent leurs activités offshores.

La relocalisation grâce au numérique, 5G, AI et IOT est possible et déjà en route. Le besoin de former davantage d’ingénieurs experts dans la fabrication pour compenser les carences suite aux délocalisations des années passées semble vital. Comme le développement des compétences dans les nouveaux circuits intégrés, leur conception et leur fabrication. Le temps presse.

[1] 5 -ème génération de téléphonie mobile

[2] Intelligence artificielle

[3] Internet des objets

[4] Morris Cohen professeur à Wharton et Hau L. Lee   Stanford University