Interview de Jérôme Bédier, Président d’Equalogy, ancien Secrétaire Général et Directeur Général délégué du groupe Carrefour

 

1) Vous avez été, entre autres, Secrétaire Général et Directeur Général Délégué du Groupe Carrefour pendant plusieurs années : vous avez contribué au développement du Groupe dans plusieurs domaines, et particulièrement dans l’affirmation de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises), et vous continuez à défendre ce sujet, notamment au sein du cabinet Equalogy. La crise du Covid-19 change-t-elle la donne, en matière de RSE ? Est-ce qu’elle va/peut changer la manière dont les entreprises s’emparent de ce sujet ?

La crise du Covid-19 conduit à revisiter en profondeur la RSE. Cette crise affirme la pertinence et l’importance de la RSE dans le paysage et elle donne finalement toute une série d’éléments et d’indications qui vont faire bouger les choses. Prenons un exemple, l’exemple le plus criant de cette réflexion à mener : celui de la relation managériale, la relation de travail et l’organisation de l’entreprise. L’explosion du télétravail, le lien entre le contrat de travail, l’entreprise et les collaborateurs, les sujétions particulières de présence, la façon de relier les collaborateurs à l’entreprise, tout cela se conjuguant avec l’impératif de plus en plus exigé d’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée, tout cela va conduire à des modes managériaux différents. Tout ne sera plus basé sur la présence physique en entreprise, comme cela était le cas jusqu’à présent.

La satisfaction des collaborateurs va devenir très importante : on parle du bien-être au travail, du « caring », cela aboutit à une remise en question des modes d’organisation. On repense l’efficacité des modes de travail, l’épanouissement des collaborateurs, la diminution des sujétions de toute nature. De grands Groupes ont commencé à le dire dans la presse, avec des prises de position assez fortes, concernant par exemple le fait de ne plus avoir de locaux et de faire du télétravail une forme de norme. Il va également y avoir une évolution des comportements sociaux dans l’entreprise : quelles seront les formes de relation ? Quid de la distanciation ? Comment allons-nous manifester notre sympathie et notre empathie ? Comment va se faire désormais l’organisation des voyages, des réunions, des modes de management des entreprises à réseau ? Toute cette partie-là du management, qui était installée dans des habitudes, va être remis en cause. La première conséquence de cette crise va donc être l’innovation dans les modes de management et l’importance apportée à la satisfaction des collaborateurs. Plus ils seront satisfaits et plus ils seront efficaces et productifs pour l’entreprise. Dans ces réflexions, dans ces changements, il faudra accorder un soin particulier à ceux dont la présence physique est indispensable (les personnels de services, les commerçants, les ouvriers, ceux qui travaillent dans l’hôtellerie ou la restauration, etc.). Ils doivent être pris en compte dans ce mouvement.  Pour moi, cela constitue l’élément-clef de la RSE.

 

2) Quelles vont être les autres conséquences de cette crise ?

Pour moi, le deuxième élément important de cette crise est l’ensemble des sujets écologiques, qui vont être impactés. Nous allons devoir revisiter la mondialisation ; ce ne sont pas les réseaux internationaux qui seront remis en cause, mais il y aura une forte pression sur la question du sourcing, des achats locaux, de l’impact écologique des transports, de la nécessité ou non de certains volumes de consommation. Il y aura sans doute une réflexion accrue et des décisions différentes.

Certains disent que la crise économique va freiner les actions engagées en matière de RSE, – les entreprises ayant d’autres préoccupations. Je pense au contraire qu’elle va accélérer ces actions. En effet, il faut bien comprendre que la bonne RSE, ce n’est pas une RSE qui est une contrainte et qui coûte plus cher ! Cela ne sert à rien de mettre sur le marché des produits plus chers. Les consommateurs achètent des produits issus de la RSE, s’ils ont l’impression qu’ils ont une valeur supplémentaire. Prenons l’exemple très concret du café équitable : pourquoi cela a-t-il si bien marché ? Tout simplement, parce que c’est un très bon café ! Cela a permis de sortir d’une qualité standardisée de café, on a découvert de plus grands crus. Certes, c’est plus cher, mais c’est meilleur. Le consommateur est prêt à acheter plus cher, s’il y a une meilleure qualité. C’est l’élément fondamental de l’approche RSE : ce n’est pas quelque chose que l’on fait par devoir ou par contrainte, mais parce que le consommateur sera au rdv et que cela créera plus d’énergie, plus de valeur et qu’il y a de nouveaux marchés.

Certains vont profiter de cette période de crise pour prôner le concept de la décroissance. Pour moi, ce n’est pas une bonne approche. Il faut plutôt consommer de manière plus efficace et plus durable, mais nous devons être dans une économie qui crée de la valeur. La crise va nous amener à des solutions plus fortes, plus drastiques en matière de RSE.

 

3) Quid des conséquences en termes d’action publique ?

Nous constatons bien que nous avons besoin de l’État ; nous constatons aussi qu’il est en limite de fonctionnement. L’État est tellement alourdi, avec son déficit, avec ses dépenses publiques, etc. que l’on voit combien cela devient difficile, lorsque l’on a besoin de faire des dépenses supplémentaires de manière impérieuse, comme avec la crise du Covid-19. On ne peut plus continuer à dépenser de l’argent public de manière non efficace. Cette crise est l’occasion de s’interroger sur la dépense publique, en lien avec la solidarité. La valeur de solidarité passe par de la dépense publique, par des transferts sociaux, mais tout cela doit être questionné, légitimé.

Bien sûr, il y a l’échelle territoriale, qui a toute sa légitimité, – beaucoup de solutions doivent être trouvées à cette échelle. Mais la territorialisation, la régionalisation doivent s’accompagner d’un volontarisme national. Il y a des pans entiers de certains territoires, qui sont sans ressources, abandonnés, parce que les territoires, justement, n’ont pas les moyens. On a vu ce que cela a donné avec les Gilets jaunes.

Par ailleurs, c’était déjà une tendance, mais cela va s’accentuer avec la crise : les débats citoyens. Il faut associer les citoyens aux enjeux publics. Par exemple, les choix énergétiques sont des choix finalement assez technocratiques, qui sont remis en cause par la société. Les débats citoyens doivent pouvoir intervenir sur ces sujets. Il faudra trouver des manières de dialoguer, d’expliquer ; les citoyens seront ainsi plus proches des questions d’enjeux publics.

 

3) En quoi cette crise du coronavirus peut-elle provoquer un véritable changement de paradigme dans le secteur de la grande distribution, en matière de transformation de la chaîne de valeur et de logistique, des relations avec les fournisseurs, d’organisation du travail et même de rapport avec les clients-usagers ?

La grande distribution va être impactée par la consommation, la RSE, les exigences des consommateurs concernant les produits, leur origine, etc. Mais je pense que tout cela va se faire de manière concrète et pragmatique : on va recombiner les choses pour satisfaire le consommateur. La crise va accentuer, accélérer le mouvement que l’on connaissait déjà (augmentation des achats par internet, importance des commerces de proximité, etc.) ; mais cela ne remettra pas en cause le modèle. Ce qui va changer, ce sont les flux. Les flux de transports de personnes ou de marchandises. Comment les flux vont-ils être modifiés ? Il va falloir sortir de certains réflexes. La question n’est pas hypermarché ou pas hypermarché, mais est-ce que je peux y aller commodément ? On va faire ses courses dans un hypermarché, parce que c’est pratique. La praticité est le critère numéro 1.

C’est la raison pour laquelle le flux est le sujet clef de l’organisation de la Cité. Comment penser le resserrement urbain ? Comment éviter les heures de pointe ? Les flux rejoignent d’ailleurs aussi les questions très actuelles des achats locaux… et du tourisme ! Il faut engager une véritable réflexion sur les flux, qui sont actuellement émiettés (train, voiture, camion, métro, bus, vélo, etc.) et donc s’interroger sur les comportements.

 

4) Vous avez écrit en 2009 un livre intitulé « Le réveil de l’Europe », illustré d’ailleurs par le dessinateur Wolinski. Vous évoquiez le « crise + mondialisation = besoin d’Europe »… Aujourd’hui, la crise du coronavirus ne met-elle pas en évidence notre échec à avoir su véritablement construire l’Europe ? Où est passée l’Europe ?

Cette crise a montré que les grands enjeux sont à l’échelle de l’Europe, c’est à ce niveau-là que ça se passe. Ma conviction n’a pas changé depuis la rédaction de cet ouvrage : l’Europe doit se concentrer sur un petit nombre de sujets et elle doit bien s’en occuper. L’Europe doit être présente aux grands rendez-vous, pas aux petits ! Or, il y a beaucoup de petits rendez-vous, – ce que l’on appelle « l’agenda européen » -, qui n’intéressent pas grand-monde et qui n’ont pas beaucoup d’impacts. La logique de la subsidiarité ne s’applique pas suffisamment et cela se retourne contre l’Europe, avec des effets inverses de ce qui est attendu. Il faut se concentrer là où l’Europe peut jouer un rôle et apporter de la cohérence : la recherche (dont la santé) et l’innovation, la formation, l’énergie, la relation avec notre sud qui est l’Afrique. Il faut agir sous forme de coopération inter-gouvernementale, – Bruxelles étant l’outil qui permet d’échanger et de coopérer.

Il va nous falloir réfléchir à la nouvelle mondialisation : elle ne sera plus comme elle a été pendant ces 30 dernières années. Par exemple, les entreprises se rendent bien compte que faire des filiales partout est un peu compliqué. Alors, il va falloir s’interroger sur les missions structurelles de l’Europe :  qu’est-ce qu’une politique agricole commune dans la nouvelle mondialisation ? Qu’est-ce qu’une douane commune ?