Questions à Maximilien Pellegrini, Directeur Général de Suez Eau France

Les services d’eau et d’assainissement sont référencés comme étant un service prioritaire. Dans le cadre de la pandémie du Covid-19, comment avez-vous réajusté votre organisation ?

Les services d’eau et d’assainissement, parce qu’ils sont au cœur des enjeux environnementaux et de santé publique, sont essentiels à la vie. Ce constat est particulièrement avéré dans le contexte du Covid-19 où, indépendamment de la continuité de service exigée pour maintenir le pays debout, la population est exhortée à se laver les mains tout au long de la journée.

Depuis un mois et demi, nous avons mis en place une méthode robuste pour fournir l’eau potable à 11 millions de personnes et traiter les eaux usées de 14,5 millions en France. Pour cela, nous nous sommes appuyés sur notre expérience en matière de gestion de crise, en particulier celle acquise lors du H1N1. Nous avons adapté nos organisations et nos missions en coordination avec les autorités publiques nationales et locales, ainsi qu’avec nos partenaires et les instances de veille sanitaire.

Concrètement, dès l’annonce des mesures gouvernementales, nous avons déployé un dispositif de mobilisation nationale et des plans de continuité d’activité dans chaque région pour accompagner nos clients, tout en assurant la sécurité de nos collaborateurs, notre priorité. Nous avons stoppé les activités non essentielles pour nous concentrer sur les plus urgentes. En matière de relation-client, nous avons apporté un soin particulier au maintien de la relation avec les usagers, capitale durant cette période, mais dans des conditions sécurisées. Nous avons pris la décision, concertée avec nos clients collectivités, de fermer l’ensemble de nos accueils physiques pour privilégier les contacts digitaux ou par téléphone en nous focalisant, là encore, sur les opérations urgentes. Enfin, dans le respect des gestes barrières et des mesures de distanciation sociale, qui plus est dans un contexte tendu d’approvisionnement en masques, nous avons mis en place un système de rotation des équipes pour empêcher qu’elles ne se croisent.

En parallèle, nous avons systématisé le télétravail, rendu possible grâce aux efforts importants de digitalisation de nos processus ces dernières années. Ce dispositif global constitue une réponse efficace à la crise actuelle. Il est surtout le reflet de la mobilisation et de l’engagement des 12 000 femmes et hommes qui œuvrent, chaque jour chez SUEZ, pour assurer leurs missions et délivrer, à tous, un service essentiel. Je les en remercie vivement.

 

De nombreux usagers se posent la question de savoir si l’eau du robinet est sûre. Ils se demandent si le virus Covid-19 ne résiste pas aux traitements habituels de potabilisation. Parfois, ils confondent eaux potables et eaux usées. Pouvez-vous les rassurer sur ce sujet ? 

L’eau du robinet est potable, elle peut être consommée en toute confiance, quel que soit l’usage ! Comme tout autre virus ou bactérie, le coronavirus est stoppé par les process de traitement habituels que nous mettons en œuvre dans les usines de production d’eau potable. L’Organisation Mondiale de la Santé et les agences sanitaires en attestent.

Il est important, durant cette période, de contrer les fausses informations qui circulent sur le sujet. L’eau du robinet est notre alliée pour faire face au coronavirus, que ce soit pour la boisson ou pour une hygiène irréprochable, en particulier, le lavage de mains. C’est aussi un geste écologique, ne nous en privons pas.

Je souhaite enfin rappeler qu’en France, l’eau du robinet est le produit alimentaire le plus contrôlé avec 54 paramètres qui définissent sa qualité. Elle fait l’objet d’un suivi sanitaire permanent à tous les stades du cycle de potabilisation. Les contrôles, qui représentent en France 8 millions d’analyses chaque année, sont réalisés à la fois par les exploitants et les Agences régionales de Santé. Alors, restons confinés et buvons de l’eau du robinet !

 

Des collectivités ont décalé ou suspendu pour des raisons sanitaires ou économiques leurs travaux ou leurs grands projets. Etes- vous, comme d’autres acteurs économiques, déjà impacté sur votre partie construction ou réhabilitation ? 

Comme beaucoup d’autres acteurs économiques, nos activités Travaux sont fortement impactées. Cela concerne les travaux neufs ou de renouvellement que nous réalisons classiquement dans le cadre de la gestion des services d’eau et d’assainissement, tout comme ceux relatifs à notre activité Construction dédiée aux projets structurants des territoires. Pour des raisons de sécurité rendues difficiles par les conditions de travail inhérentes à ces activités, nous avons mis à l’arrêt la plupart de nos chantiers pour nous centrer sur les urgences. Ces décisions ont été prises de manière concertée avec nos clients collectivités et nos sous-traitants, eux-mêmes largement affectés par la situation. Les fédérations de BTP ont rédigé un guide de préconisation des conditions sanitaires pour les activités travaux, ce qui devrait faciliter leur reprise.

En tant qu’acteur local, durant cette période où la crise économique succède à la crise sanitaire, nous prenons soin de favoriser le maintien du tissu des PME et TPE qui nous accompagnent. C’est une question de responsabilité et de solidarité territoriale. Nous avons notamment pris des dispositions administratives spécifiques pour traiter, quand cela est possible, beaucoup plus rapidement les factures de nos sous-traitants.

 

Après avoir connu quelques assouplissements législatifs, la loi NOTRe du 1er janvier 2020 qui transfère les compétences Eau et Assainissement vers les communautés de communes, puis la généralisation de l’intercommunalité change les paradigmes.  Comment un Groupe comme Suez s’adapte-t-il à cette évolution ? 

Depuis 150 ans, nous accompagnons les territoires dans leur développement, en leur apportant notre expertise indépendamment des modes contractuels et de l’évolution réglementaire en matière de décentralisation.

Pour autant, la loi NOTRe transforme profondément le paysage de la gestion de l’eau et de l’assainissement en France. Au-delà d’un phénomène de concentration du nombre de services ou de syndicats – nous devrions passer de 34 000 à environ 3 000 entités en 2020 – elle en modifie profondément la physionomie. Ce qui exige une adaptation de notre part, tant du point de vue des modalités relationnelles, qu’il faut renouveler pour répondre à la montée en compétences des services toujours plus exigeants, que de la création de valeur attendue dans ce nouveau contexte. Nous sommes une entreprise de services. Notre mission est d’apporter les solutions les plus adaptées aux territoires à un coût acceptable et soutenable dans un environnement de subsides publiques contraint et de transition écologique. La loi NOTRe nous conduit à innover sans cesse pour adapter nos process et proposer de nouveaux services, mais aussi pour gagner en compétitivité.

 

Les entreprises de l’eau gèrent aujourd’hui plus de la moitié du réseau de distribution français. Le taux de renouvellement du réseau d’eau potable est important, mais il semble encore insuffisant au regard de la préservation de la ressource. Comment concilier les exigences des collectivités locales, la performance, la santé publique et la gestion de la ressource ?

Aujourd’hui plus que jamais, cette question se pose avec acuité. La crise du COVID-19 nous enseigne l’importance des services d’eau et d’assainissement. A cela s’ajoute le fait – on le sait peu – que c’est par l’eau que l’homme est le plus impacté par le changement climatique. Le phénomène de sécheresses à répétition dans certains territoires nous oblige ainsi à traiter les pertes d’eau dans les réseaux (25% environ) et à anticiper les impacts à long terme sur la ressource.

Plus globalement, il nous faut collectivement prendre la mesure des attentes des citoyens pour qui la santé et l’environnement sont devenus prioritaires et avoir conscience des besoins nécessaires pour faire face à ces défis. Cela passe inévitablement par un accroissement des investissements, en particulier sur les réseaux d’eau potable ou encore par le développement de l’innovation et d’outils digitaux pour favoriser la gestion patrimoniale et prédictive.  Ce qui d’ailleurs rationalise les investissements à réaliser. Ce sujet a largement été débattu lors de la 1ère séquence des Assises Nationales de l’Eau en 2018 pour aboutir à une relance des investissements à hauteur de 41 milliards d’euros sur la période 2019-2024, contre 36 prévus initialement. Avec un taux de renouvellement de réseaux d’eau en France de 0,6% par an, alors que les besoins sont de l’ordre de 2 milliards d’euros, on imagine combien il est primordial de concilier l’exigence de nos clients, l’acceptabilité sociale et la durabilité des services !

 

Comment un groupe comme le vôtre aborde-t-il la lutte contre la « précarité hydrique », et plus particulièrement le sujet de la tarification sociale ?  J’imagine que les plus démunis vont avoir du mal à payer leur facture d’eau ce printemps : avez-vous mis en place des mécanismes spécifiques avec les pouvoirs publics ? 

Les services que nous apportons à nos clients doivent impérativement nous conduire à réduire les fractures, qu’elles soient d’ordre géographique, numérique ou sociale. C’est le sens de notre mission de service public et c’est ma conviction forte.

Depuis 2014, dans le cadre de la loi Brottes, les collectivités peuvent expérimenter des tarifs sociaux pour les services de l’eau. A Dunkerque, par exemple, nous avons mis en place un dispositif spécifique. Les clients éligibles à la Couverture maladie universelle complémentaire (CMUc) paient les 80 premiers m3 annuels à un tarif préférentiel. En cas de difficulté de paiement de la facture d’eau, le service mission accès à l’eau accompagne les clients « fragiles » auprès des services sociaux. Enfin, nous contribuons aux Fonds de Solidarité Logement (FSL), qui rendent possible le recours à une aide financière des Conseils Départementaux pour le paiement de sa facture d’eau.

 

Ce temps de crise est-il propice à une réflexion sur les innovations technologiques et organisationnelles dans les services d’eau et d’assainissement ? 

La crise sanitaire actuelle, inédite dans sa dimension géographique et son intensité, met en exergue l’essence même de nos métiers Elle marque par l’agilité dont il faut faire preuve à court-terme pour nous adapter en continu, tout en mettant en avant notre expertise et les formidables capacités de résilience de nos collaborateurs. Elle nous oblige à nous projeter dans un moyen-long terme pour aller beaucoup plus loin en termes de préservation de la santé et de l’environnement, sans omettre les questions d’ordre social et sociétal. Nous devons passer d’une logique d’atténuation à une logique d’anticipation. Les solutions existent et elles devraient être demain le nouveau standard. Le mouvement était lancé avant la crise, il va s’accentuer.

Inévitablement, cela nous amène à renforcer nos logiques de transformation et de digitalisation. Sur le plan technologique par exemple, les outils de communication en lien avec le télétravail ou les interventions sur sites nous permettent déjà de porter un nouveau regard sur l’organisation du travail. Mais nous n’en sommes pas là. Alors que nous allons déployer des plans de reprise d’activité progressifs, notre priorité reste aujourd’hui encore, la santé de nos collaborateurs, la continuité de service et la robustesse de notre modèle.