Questions à Fatoumata Ly, entrepreneure et créatrice de liens

 La richesse de votre parcours personnel et professionnel nous conduit à vous poser cette question : que représente pour vous le 14 juillet ?

La journée du 14 juillet est une journée vraiment spéciale. Si je devais la définir en un mot, pour moi, elle représente la gratitude.

Je suis officiellement française depuis 2016, après 2 ans de démarche dans la mesure où j’ai demandé ma nationalité par décret. Je suis née à Kamsar, une ville minière de Guinée Conakry où j’ai intégré l’école de la mission laïque française, qui, à l’époque, n’était pas ouverte aux Guinéens, dans les années 90. Mes parents et d’autres qui travaillaient pour la compagnie minière se sont battus pour que nous puissions accéder à cette école, un concours a été mis en place et je suis la première promotion à l’avoir intégrée. C’est à travers cette école que j’ai fait ma première rencontre avec les valeurs de la République. Une rencontre qui m’a structurée et qui m’a donné l’envie après mon baccalauréat à Tunis de choisir la France pour continuer mes études.

Le 14 juillet est aussi le jour où j’ai épousé l’homme de ma vie, ce qui donne un sens encore plus intime à cette notion de gratitude.

Vous avez initié un magnifique projet entrepreneurial, en France, mais à vocation internationale, pouvez-vous nous en dire plus ? 

J’ai rejoint l’aventure entrepreneuriale, grâce à une rencontre avec mon ancienne associée lors d’un événement que j’organisais pour une communauté de femmes que j’ai lancée en 2013 : Local Levo Paris.

Elle m’a parlé de cette merveilleuse technologie de gestion de commandes pour les hôtels qu’elle venait de lancer. À L’époque, j’avais un job incroyable au sein d’une organisation internationale, mais je sentais un plafond de verre de plus en plus pesant. J’ai pris la décision de partir pour rejoindre l’aventure entrepreneuriale. Me lancer ce n’était pas un choix facile, mais je suis heureuse de m’être écoutée. J’ai découvert ce que j’aime appeler le « back-office », le monde capitalistique, ses mécanismes et une meilleure compréhension de nos sociétés modernes.

Aujourd’hui, toujours dans le même état d’esprit de création, je me penche sur des causes qui me tiennent à cœur.

Quelle est votre définition de l’entrepreneuriat ?

Je vis l’entrepreneuriat comme un chemin initiatique où nous allons creuser nos peurs, pousser nos limites, travailler notre assertivité et définir nos lignes rouges, car personne n’est là pour les définir à notre place.

Pour vous, quels devraient être les fondamentaux du monde d’après ? Quelle place devrait être celle de la France dans ce monde ? 

Une question dont la réponse n’est pas si simple. Même si je suis de nature très optimiste et positive, j’essaye de ne pas être manichéenne. « Le monde d’après » sera le fruit du monde que nous sommes actuellement en train de définir. Donc, parlons du présent. Aujourd’hui, je souhaite un monde où les valeurs que nous portons de justice, d’égalité en droit, de fraternité, de liberté se généralisent concrètement.

Nous atteignons souvent ces fondamentaux quand nous avons eu la chance de grandir dans une société où nous donnons confiance, où nous acceptons l’échec, où nous comprenons que le monde est vaste et que l’autre peut être différent culturellement, mais que nous traversons les mêmes émotions. Une société où la peur n’est plus le moteur et où le courage est une clé.

La France, par son histoire, a une vraie place à prendre dans le débat, c’est un pays qui regorge de ressources infinies où la solidarité transpire. Je sais que, collectivement, nous sommes capables d’écrire cette histoire aujourd’hui et maintenant, pourquoi attendre et parler du monde d’après quand nous devons agir maintenant ?

Je conçois qu’on peut avoir une perception différente de ce pays qui semble parfois englué dans ses conflits et contradictions. C’est néanmoins ainsi que j’aimerais que l’on puisse aussi voir ce pays : solidaire et qui n’a pas peur de perdre.

Vous représentez un pont entre deux continents, l’Europe et l’Afrique. Au-delà de leurs relations douloureuses, ces deux continents n’ont-ils pas en ce début de XXIe siècle un avenir lié ?

Je me suis toujours sentie liée à la France comme de nombreuses personnes nées en Afrique francophone. Ma mère est née en « Afrique Occidentale Française », quand je suis née en République de Guinée.

La France et l’Afrique francophone sont liées par une histoire moderne qui a laissé ses traces, ne serait-ce par le fait que de nombreux pays d’Afrique francophones utilisent le français comme la langue de l’Administration. Le Royaume-Uni, qui vient de sortir de l’Union Européenne avec la coalition du Commonwealth a aussi des liens avec le continent africain, mais d’une nature très différente, ce qui n’en est pas moins intéressant. L’Allemagne qui a une relation au continent africain différente des anciens empires coloniaux travaille surtout sur les collaborations économiques.

Il y aura du lien, si les deux continents décident et choisissent quels types de lien ils souhaitent mettre en place. Je dirais que nous avons tous un avenir lié. En tant qu’êtres humains, nous sommes beaucoup plus proches que ce que nous pensons ; accepter l’autre et la différence est tout sauf une chose aisée, car l’autre nous demande de nous regarder, et de questionner certaines choses chez nous que nous ne voyons pas forcément. L’autre peut être déstabilisant, mais quand nous l’acceptons dans son ensemble, avec ses failles, ses faiblesses, ses différences, nous acceptons également de faire grandir notre socle de valeurs communes. En cela, je crois que l’avenir de ces deux continents est lié, et le sera encore plus dans les prochaines années avec les défis à venir, le changement climatique, – qui induiront des migrations -, des conflits de nature variée, que, je l’espère, nous saurons dépasser pour nous retrouver dans une relation de respect et de partage.

Cela demande beaucoup de travail et d’humilité. Je crois que notre génération est prête à les relever. Ce sont des deux côtés de la méditerranée l’innovation, la créativité et l’exigence de la jeunesse, qui me rendent le plus optimiste sur cet avenir que j’espère commun.