Interview pour Confinews.fr de Yoann Borsato, Artiste

 

Vous avez commencé à peindre sur diverses surfaces que l’on peut trouver dans un contexte urbain sous le pseudo de « True 86 ». Le street art reste présent dans vos œuvres aujourd’hui. Pourquoi la ville et son habitat vous inspire t-il ?

La ville est un terrain de jeu extraordinaire ; il permet d’être exposé là où les gens ne s’y attendent pas forcément. Cela crée des effets de surprise et habille des murs qui sont pour la plupart du temps tristes. Le street-art peut permettre de mettre en lumière certains lieux délaissés et ainsi les désenclaver en les égayant et en attirant le regard des promeneurs. Au niveau artistique, cela permet d’appréhender des matières différentes de la simple toile. Aucun mur ne se ressemble, de par son revêtement, son emplacement, son exposition au soleil et les jeux de lumières que cela peut créer sur son œuvre. On peut ainsi la voir évoluer au fil des saisons. Il y a aussi une interaction qui se crée avec les personnes qui habitent le quartier et cela permet une animation tout au long de la performance. Enfin, peindre un mur représente toujours un défi, car il faut y adapter sa peinture et ses techniques selon la taille ou l’emplacement de celui-ci.

 

Comment un séjour de plusieurs années en Amérique Latine, au contact d’autres artistes et d’autres techniques, a t-il fait évoluer votre art ?

Avant d’arriver en Amérique Latine, j’avais abandonné la peinture traditionnelle après avoir eu une expérience non convaincante en mise à niveau d’art appliqué à l’école Condé de Lyon. Je ne faisais donc plus que du graffiti. En Europe, les fresques murales que l’on appelle aujourd’hui street-art n’étaient pas encore aussi développées qu’aujourd’hui.

En arrivant en Amérique latine pour mes études de relations internationales, j’ai découvert des villes comme Valparaiso au Chili où le street-art et les fresques murales recouvraient déjà bien la ville. Des fresques avec beaucoup moins de lettrages graffiti et avec beaucoup plus de scènes et de personnages.

Au fil de mes rencontres je suis tombé par hasard sur des graffeurs locaux qui m’ont expliqué que les autorités laissaient un peu plus faire les artistes et cela leur donnaient le temps d’exécuter de plus belles peintures. C’était aussi dans la culture de donner de belles couleurs à son habitat. Les bombes de peintures étant beaucoup trop chères, les Chiliens mettaient en place des systèmes D en peignant beaucoup au rouleau, ainsi qu’au gros pinceau pour les contours. Des techniques très différentes que ce que j’avais pu voir jusqu’ici en France et en Europe.

J’ai pu vérifier cela au Brésil et au Mexique où beaucoup de murs sont colorés. Il y a aussi beaucoup de fresques murales pour les élections avec des grands lettrages simples ornés de portraits.

Ces paysages urbains très colorés m’inspirent aujourd’hui pour ma peinture.

 

Quels sont les peintres qui ont été pour vous les plus inspirants ?

D’abord, ce sont les graffiti newyorkais des années 80-90. Ensuite, ce sont des street-artists latino-américains, comme les jumeaux brésiliens OS GEMEOS, le Chilien INTI ou encore le Mexicain SANER. Puis dans les années 2010, le mouvement de graffeur français PAL regroupant des peintres comme Horfee ou Pablo Tomek, qui ont su faire le pont entre graffiti et art contemporain. Ensuite j’ai eu ma période pop avec des peintres comme Basquiat, Warhol, Harring ou Pollock. Aujourd’hui je reviens à des choses beaucoup plus classiques comme les impressionnistes ou les cubistes. Je fais un peu le chemin à l’envers et je tente de rattraper le temps perdu, en ne manquant aucune grande exposition et en lisant un maximum de biographies.

 

Ce qui est fascinant dans vos tableaux, c’est aussi que des objets du quotidien, – ceux de votre grand-mère, je crois -, trouvent leur place dans vos perspectives urbaines -, comme si vos peintures hybridaient le temps et l’espace ?

Oui, c’est exactement cela, mes peintures sont des sortes de collages. Ils regroupent souvenirs passés et présents. On peut y retrouver des objets pris en photos lors de mes voyages ou lorsque je suis chez ma grand-mère en Bourgogne (où j’ai appris à peindre tout petit). J’essaye de trouver des connections entre les choses qui m’entourent et les différentes périodes de ma vie. Il y a aussi des clins d’œil aux grands maîtres de la peinture, car j’adore faire des croquis lorsque je suis dans un musée. Actuellement, je travaille des intérieurs de maison, sûrement à cause du confinement !

 

Comment un artiste trouve-t-il sa place et son inspiration dans une société qui peut semblait parfois éloignée de la création artistique ?

On trouve notre place grâce aux personnes qui nous encouragent sur les réseaux sociaux. On a aussi la chance à Paris d’avoir de beaux musées avec de très belles expositions ou rétrospectives.  Et dernièrement, je suis allé plusieurs fois à New-York pour voir ce qu’il s’y passe dans les galeries et dans les musées. A chaque fois, j’en reviens très motivé. Moi, qui ne suis pourtant pas friand des grandes villes, j’y trouve là-bas une force et une motivation pour réussir. La lecture d’autobiographies de grands peintres ou tout simplement de romans permette aussi de s’évader et d’être inspiré. Et si tout cela ne marche pas, il me reste des centaines de photos de mes voyages en Amérique latine.

 

Les tendances de notre société, telles que la transition numérique, l’écologie, etc., influencent-elles votre art ?

La transition numérique est actuellement accélérée par la crise sanitaire. Tous les domaines sont impactés et l’ubérisation de la société est en cours. Le secteur de l’art n’y échappera pas et de plus en plus de personnes passent par des sites de ventes en ligne pour acquérir des œuvres. En tant qu’artiste, il faut anticiper et trouver le moyen d’être présent sur de tels espaces. De plus en plus de galeristes ouvrent des boutiques onlines, et bientôt la majeure partie des transactions se fera sur internet. Les galeries en souffriront certainement, mais on aura toujours ce besoin de voir les œuvres en vrai, comme les vêtements, donc je pense que les deux réussiront à fonctionner de façon complémentaire.

Au niveau artistique, la numérisation, l’accès facile à l’image et des réseaux tels qu’Instagram, influencent inconsciemment l’art et ont tendance à l’homogénéiser ; ce que je trouve plus préoccupant. Aujourd’hui, pour recevoir des likes ou followers, il faut respecter les algorithmes et suivre la tendance. Si l’on n’y prend pas garde, on peut être amené à trop vouloir plaire et à standardiser sa peinture. Il faut donc être vigilant et trouver un équilibre entre ses sources d’inspirations et son originalité.

En ce qui concerne l’écologie, j’utilise beaucoup de tubes de peinture en plastique et je commence à réfléchir à une solution alternative. J’aime aussi récupérer des morceaux de bois dans la rue pour les peindre ou de vieilles portes. Mais pour le moment, cela n’a pas réellement d’impact, même si, en parallèle, mes habitudes de consommation ont changé.