Interview de Philippe Prost, architecte

Cette pandémie peut être un dilemme cornélien pour un certain nombre d’entre nous.  Peut-on sanctuariser la santé publique, tout en demandant une relance progressive de l’économie ? L’arrêt de la commande publique et des consultations publiques des concours d’architecte a pénalisé toute la filière du BTP, les ingénieurs et les architectes. Demandez-vous aujourd’hui comme certains de vos confrères une relance de la maîtrise d’ouvrage publique ?

La priorité doit être la protection des ouvriers qui travaillent sur nos chantiers. Avec le confinement demandé par le Gouvernement et la nécessité de prendre des mesures de protection sanitaire, les chantiers se sont arrêtés. Depuis quelques jours, l’activité reprend progressivement et sporadiquement. Comme ils nécessitent de faire travailler beaucoup de monde, en même temps, c’est une vue de l’esprit d’imaginer que l’on pourra facilement respecter les distances, – les compagnons, par exemple, travaillent toujours en binôme-, et ainsi de suite… Aussi chacun essaie-t-il de voir comment ils pourront recommencer : qui prendra la responsabilité ? Sans parler des sujets d’assurance ou des problèmes juridiques… Mais tout le monde a envie de recommencer le travail. Les chantiers se remettront en route, à petite vitesse, il ne faut pas espérer un miracle, mais ils vont reprendre. Nous allons imaginer les moyens pour les faire redémarrer. L’être humain est toujours pareil : il cherche toujours une manière de trouver la parade et d’inventer de nouvelles voies. En tout cas, les maîtres d’ouvrage privés et publics ont la conscience économique qu’il faut continuer à avancer. Que ce soit le public ou le privé d’ailleurs, personne ne veut que les chantiers restent au point mort.

Mais vous savez, ce qui me frappe en tant qu’architecte, au-delà de la relance économique, c’est la ressource de l’être humain. Je suis plutôt positif et assez étonné concernant ce qui se passe aujourd’hui. Il y a une particularité de cette crise, par rapport aux précédentes : c’est une crise où les gens se sentent plus solidaires, et à tous les échelons de la société, tout le monde comprend qu’il est dépendant de tout le monde. C’est très rassurant, c’est peut-être une crise qui va faire bouger les choses, – contrairement à une crise économique ou financière « classique »…Là, on sent que le rôle de la personne humaine est central. L’ouvrier, par exemple, qui décide d’aller travailler devient le maillon central de la chaîne. Ce que j’aime dans mon métier d’architecte, c’est cela d’ailleurs. Sur un chantier, je peux croiser le Premier Ministre, comme un travailleur qui parle à peine le français ! On croit souvent que, pour l’architecte, le bâtiment est au centre de ses préoccupations… Je suis persuadé que l’homme occupe une place encore plus importante, car l’on ne fait jamais rien seul.

 

Vous êtes architecte de la mémoire et de la transmission. Vous avez réhabilité d’anciens bâtiments militaires et industriels. Les hôpitaux ont de la mémoire, mais pas les hommes. Le Covid-19 doit-il conduire les architectes à repenser à l’avenir ?

Oui, le métier d’architecte va devoir évoluer. Cela pourrait être une opportunité incroyable de repenser les choses profondément, sous d’autres angles que ceux du marché et de la finance. J’ai un dada : la question de la pérennité de l’architecture. On construit beaucoup de choses, qui sont placées sous une forme d’obsolescence. Bien sûr, ce n’est pas le lave-linge et son obsolescence programmée, mais il y a une obsolescence des bâtiments. On va être obligé de revenir à des fondamentaux. La pérennité, l’adaptabilité, la capacité de transformation sont essentielles. Pour anticiper des crises à venir, cela sera clef : dans les bâtis, il faudrait apprendre à faire des plafonds plus élevés pour pouvoir faire un jour du bureau ou du logement. On va repenser peut-être aussi les parkings. On doit s’adapter à l’idée que l’on doit faire des logements plus grands, puisque les usages peuvent évoluer à l’intérieur. Les usages vont changer après la crise…Maîtres d’œuvre, maitres d’ouvrages, urbanistes, architectes…nous allons devoir nous adapter, proposer et initier un nouvel urbanisme.

Mais au-delà des architectes, les femmes et les hommes politiques devront re-penser notre rapport au monde, à l’Europe, aux territoires. Cette crise doit nous conduire à repenser notre autonomie industrielle dans des secteurs clés à l’échelle nationale, mais également européenne. Le monde entier est dépendant de la Chine, c’est effrayant. Il faut faire attention avec qui l’on traite, car on ne partage pas les mêmes objectifs. L’Europe n’a pas toujours de très bons réflexes et on voit que cela a du mal à marcher, mais cette crise peut être une chance pour l’Europe. Ursula Von der Leyen, qui était présente à l’inauguration de « l’Anneau de la mémoire », a une carte à jouer ; si elle réussit, elle entrera dans l’Histoire.

 

La philosophe Karine Safa écrivait récemment dans notre journal que « ce temps d’incertitude et de désarroi est propice au travail de la mémoire…que c’est toujours de la crise que jaillit le renouveau ». Qu’en pensez-vous ?

Oui, j’ai lu l’article de la philosophe Karine Safa, et je la rejoins en disant qu’il n’y a pas de création sans mémoire. Je suis convaincu que c’est le passé qui nous permet d’inventer le futur. Le rapport au temps m’intéresse beaucoup. Le temps de la vie humaine et celui du bâtiment ne sont pas les mêmes; on a tendance à l’oublier. Le 20e siècle est un siècle qui a énormément bâti : que faire de tout ce qui a été construit et qui a requis beaucoup de ressources matérielles ? Il faut se dire : comment conserver, comment renouveler tout en gardant les structures ? L’architecture doit se poser la question de la manière dont les transformations sont faites. Il faut travailler avec les promoteurs, avec les maîtres d’ouvrages, avec les entreprises, etc. Il faut se poser ces questions de fond. Il y a aussi le sujet du trop-plein de normes et de réglementations qui bloquent les initiatives dans notre métier, mais sans les normes, cela peut devenir le Far-West ! Il faut y réfléchir pour ne pas tomber dans des situations ubuesques et ouvrir un chantier de réflexion avec les assurances, qui cherchent à minimiser les risques et à garantir contre les malfaçons – et c’est louable -, mais cela peut conduire à des situations terribles. Il faut identifier ce qui est important, savoir comment on se pose les bonnes questions au bon moment, pourquoi investir ici plutôt que là. Ces sujets ont déjà été mis sur la table, mais ils ont été très vite repris par des intérêts particuliers. Là il y a quelque chose à faire, car c’est notre avenir et celui de nos enfants.

 

Vous avez réalisé une œuvre magistrale, « l’anneau de la mémoire », pour se souvenir et rendre hommage à toutes les vies sacrifiées pendant la Grande Guerre. Vous dites dans un reportage que l’« on ne saisit pas l’immensité de la mort… ». Aujourd’hui, face à cette pandémie qui touche la planète, quel regard portez-vous sur le monde, sur notre rapport à la mort ?

Je perçois que notre société a peur de la mort, la tient à distance, ne veut pas la voir… Cela enclenche toute une série de processus, une fragmentation de la société et la mise de côté des personnes âgées. Avant, quand j’étais enfant, il y avait toujours un grand-père, une grand-mère dans la maison. La vieillesse, comme la mort, ont été externalisées de la société. Il ne s’agit pas de revenir à avant, mais en tout cas, cela fonctionnait.

Notre société a aussi mis la mort à distance. J’ai travaillé avec des historiens pour « l’Anneau de la mémoire » : durant la Première Guerre mondiale, il y a eu 1000 morts par jour dans la seule armée française pendant 4 ans : comment notre société résisterait aujourd’hui à un tel choc ? Durant une bataille, il y a même eu 23000 morts côté français en une seule journée ! C’est l’équivalent du nombre de morts actuels en France du Covid-19 ! L’oubli est potentiellement là. Il y a eu cette volonté de construire un mémorial et c’est au président de la région Nord-Pas-de-Calais, Daniel Percheron, qu’on la doit. Il a dit : notre région a été ravagée par deux guerres d’une violence inouïe, il faut une trace. Il a été assez visionnaire, car quand il a lancé son concours en 2011, il n’y avait pas le Brexit, il n’y avait pas de guerre entre la Russie et l’Ukraine, on pensait que l’Europe, c’était fait, qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible… Et on se rend compte que rien n’est jamais acquis.

Cela me fait penser à une phrase de Victor Hugo, dans Les Misérables, que j’aime beaucoup : « rien n’est plus imminent que l’impossible » … Cette crise sanitaire, personne ne l’a vue venir. Il faut espérer que cet effet de sidération ne soit pas oublié trop vite et qu’on en profite pour réfléchir à la manière de construire un avenir meilleur, plus solidaire.

 

Vous parlez « de transformer le réel, changer la vie »… Nous y sommes ! Le monde d’après le Covid-19 sera peut-être bien différent de celui que nous avons connu. Quelle sera la place de l’architecte dans la construction de nouveau monde ?

Elle sera essentielle ! Je ne dis pas cela pour prêcher pour ma paroisse, mais c’est vrai. Umberto Eco parlait des « œuvres ouvertes ». L’architecture et la ville sont des œuvres ouvertes. L’architecture est ouverte, car on construit toujours pour quelqu’un, ce quelqu’un est fondamental. Si l’on est un peu humble, on sait que l’on vivra moins longtemps que son bâtiment, donc il faut le penser sur le long-terme. Il y a toujours un auteur et plusieurs interprètes ; et vous savez bien que, selon l’interprète qui joue le morceau de piano, ce ne sera pas la même chose ! Dans l’un de ses livres, le neurologue Bernard Croisile explique que, lorsque l’on crée quelque chose, cela vient de ce que le cerveau va puiser dans différentes mémoires, fusionne les éléments et apporte la solution. Quand on a conscience de cela, cela ouvre beaucoup de portes ! Le passé est la matière première qui doit nous servir. Chacun a une expérience différente, qui le fait interpréter les choses différemment. J’enseigne dans une école d’architecture et c’est ce que je dis à mes étudiants : on ne fait rien sans contexte, sans passé, sans expérience propre. Vous êtes tous uniques et porteurs d’avenirs.