« On enferme les fous et on laisse des idiots en liberté ».

 Albert Londres, « Chez les fous », 1925

Nous rangeons beaucoup d’êtres dans la case « fou », malgré la diversité de leur profil. Cette étiquette est bien commode, car elle évite de trop y réfléchir et de se remettre en question. La classification sert à cela d’ailleurs : s’épargner une réflexion douloureuse et  des retranchements trop poussés. Mais lorsque l’on s’y arrête un instant, on comprend peu à peu que tous les êtres que nous qualifions de « fous » ont en commun un caractère incasable, insaisissable et fondamentalement incertain. Ce sont des êtres qui nous gênent, puisqu’ils bousculent toutes nos cases et nous forcent à nous confronter à ce qui nous terrorise : l’imprévisible. La folie, donc, nous est insupportable, – qui penserait aujourd’hui publier un éloge de la folie ? -, et nous enfermons, loin de nous, ces incertitudes incarnées, pensant établir, autour de nous, un univers sûr et certain.

« Chez les fous » : ce petit texte, peu connu d’Albert Londres (1884-1932), mérite grandement que l’on s’y intéresse. Ce grandiose journaliste relève là un paradoxe terrible : oui, on enferme les fous et on laisse des idiots en liberté. L’idiotie serait-elle donc moins insupportable que la folie ? Serait-elle moins dangereuse, moins menaçante ? Gagnons-nous davantage à être entourés d’idiots, plutôt que de fous ?  Ces questions peuvent prêter à sourire et pourtant, elles touchent un sujet on ne peut plus sérieux. Il ne s’agit pas là seulement d’un choix de société ; nous sommes dans une interrogation plus profonde.

Albert Londres, par le style de sa formule, oppose les fous et les idiots. En quoi sont-ils contraires ? Si les premiers incarnent l’imprévisibilité, les seconds représentent la prévisibilité. Il n’y a rien de plus sûr, de plus certain qu’un idiot. Vous savez à l’avance comment il va réagir, ce qu’il va dire, ce qu’il va faire ; il ne sort jamais des sentiers battus et porte ses certitudes en bandoulières. Et parce que nous sommes pétris d’angoisses face à l’imprévisible, nous pardonnons tout aux idiots, qui nous rassurent et nous bercent dans l’illusion que le monde va être exactement comme nous l’avons prévu et que, quelle que soit la réalité, nous avons raison. Si les fous sont notre mauvaise conscience, les idiots, eux, flattent notre bonne conscience.

C’est oublier que parmi les fous, il y a les plus grands génies, les courageux, les héros, les défricheurs, les entrepreneurs, les inventeurs et les artistes, les moutons à cinq pattes, les zèbres et les centaures, et qu’à leur contact, nous pouvons apprendre à apprivoiser la terreur de l’inconnu. Le jour où l’idiotie nous révoltera davantage que la folie, le jour où nous prendrons en horreur les certitudes et épouserons l’imprévisible, nous nous réconcilierons avec la réalité.