Philippe Jung, Directeur général du Groupe Demathieu Bard

Votre entreprise a été créée il y a plus d’un siècle dans l’est de la France, en 1861, par Pierre et Julien Demathieu à Rohrbach-lès-Bitche en Moselle. Une région qui vous tient toujours à cœur, même si aujourd’hui, vous êtes devenu un Groupe international dans votre domaine d’activité.  Comment avez-vous vécu le développement tragique de cette pandémie dans le Grand Est ?

Cette pandémie est bien entendu un choc pour tous, mais plus encore en Alsace et en Moselle. Même si aujourd’hui notre Groupe rayonne partout en France, et même jusqu’au Canada, notre attachement à cette Région où se trouve notre siège est très fort et nous avons été très ébranlés. Heureusement, à ce jour, nous avons de bonnes nouvelles de nos collaborateurs qui ont été touchés.

 

Un bras de fer a eu lieu entre le Gouvernement et les fédérations professionnelles de la filière construction sur la poursuite et la reprise de l’activité. Finalement, un guide autour de la reprise d’activité a été validé. Votre filière est déterminante pour l’économie ; pensez-vous qu’aujourd’hui, toutes les conditions sanitaires sont satisfaisantes pour la reprise des chantiers ? Les difficultés d’approvisionnement sont-elles en train de s’étioler 

Ce guide est globalement une bonne base de travail. Il est toutefois dommage que tous les intervenants à l’acte de construire n’y aient pas été associés (maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre, ou coordonnateurs SPS en particulier). Le chantier est par nature plus complexe qu’une usine ou un atelier : les tâches ne sont que peu répétitives, et une multitude de corps d’Etat interviennent simultanément sur un site, ce qui nécessite une coordination complexe des mesures de sécurité sanitaire. Les difficultés d’approvisionnement sont en grande partie réglées, il restera quelques productions retardées par la fermeture d’usines. Les chantiers redémarrent, mais très progressivement, et en mode « dégradé ». Il faudra probablement au moins deux mois pour que la production soit totale et retrouve un rythme normal.

 

Le Ministre de l’Economie a déclaré que « la France devrait connaître en 2020 sa plus forte récession depuis 1945». L’État, et surtout les collectivités locales, assurent l’investissement public dans le domaine de la construction. Appelez-vous vos fédérations professionnelles à faire pression pour une relance de « grands travaux » ?

Le rôle du Bâtiment et des Travaux Publics dans l’économie est essentiel. Il présente l’avantage d’être fortement « national », gros employeur, et sa relance est assez facile à piloter par l’Etat, que ce soit par le lancement de « grands travaux » ou par des mesures fiscales sur le logement. Nous sommes déjà gâtés en matière de grands travaux (Grand Paris Express, Jeux Olympiques), et la profession est déjà en tension pour produire. Cependant, sur le logement, l’Etat peut et doit jouer un rôle fort pour encourager l’acquisition, tant au titre de la résidence principale que de l’investissement. C’est un secteur qui est un gisement d’emplois et de retour à la croissance considérable !

 

De nombreuses personnes (intellectuels, sociologues, philosophes, syndicalistes…) appellent à un changement de paradigme environnemental après cette pandémie. Pensez-vous que ce sera le cas pour la filière construction ? L’inscription de la démarche environnementale dans les appels d’offre, le recyclage des matériaux ou encore l’écoconstruction doivent-ils être valorisés dans les mois et les années à venir ?

Il y a un lien manifeste entre la situation de pandémie que nous vivons et un excès de mondialisation et de circulation des biens. En outre, force est de constater que cette intensification des échanges internationaux – et les nuisances environnementales qu’elle charrie – a rendu nos pays vulnérables dans l’approvisionnement de certains produits stratégiques en période de crise. Aussi me semble-t-il que les préoccupations environnementales ont vocation à s’ancrer durablement dans les attentes et les comportements. Si à court-terme l’ampleur de la récession et de la crise économique va remettre au premier plan le volet économique de la construction, nous avons confiance en « l’efficacité économique » de l’écoconstruction et du recyclage.

 

Pensez-vous que le statut social et juridique des ouvriers de la construction, comme celui des caissières, des infirmières ou des éboueurs soit amené à être valorisé dans le cadre d’une discussion globale avec les partenaires sociaux et patronaux ?

Chaque profession a sa spécificité. Je ne pense pas qu’il faille faire d’amalgame. Les ouvriers de la construction font un métier souvent difficile, mais c’est un métier qui peut être riche et varié, globalement bien rémunéré, et qui ouvre la porte à une évolution professionnelle. Nous souffrons plutôt d’un déficit d’image.