Élisabeth MORENO – Ministre déléguée auprès du Premier ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances

Le 25 novembre 2017, le Président de la République a décrété l’égalité entre les femmes et les hommes « grande cause nationale » de ce quinquennat. Le 25 novembre 2019, le Premier ministre annonçait 46 mesures à l’issue du Grenelle sur les violences conjugales. Pouvez-vous nous présenter concrètement le résultat de ces annonces ?  

Je veux d’abord préciser que c’est la première fois qu’un Gouvernement tout entier est mobilisé avec les associations, les entreprises et la société civile sur ce sujet important que sont les violences conjugales. C’est pourquoi, dès ma prise de fonction, j’en ai fait une priorité et j’ai réuni les onze groupes de travail interministériels ainsi que les associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Notre objectif principal étant d’obtenir des résultats concrets en la matière. Des vies humaines sont en jeu et nous ne pouvons réussir qu’à moitié. En 2020, sur 106 homicides conjugaux, 90 sont des féminicides, contre 146 en 2019. Cette baisse est encourageante mais un féminicide est et restera toujours un féminicide de trop. 

La lutte contre les violences faites aux femmes constitue une priorité du Président de la République et de son Gouvernement. Sur les 46 mesures qui en ont découlé du Grenelle, 100% sont aujourd’hui engagées, 28 ont été complétement mises en œuvre à ce jour et 18 sont en cours de réalisation.  

Parmi celles que nous avons mises en place au cours des six derniers mois, je pense notamment aux bracelets anti-rapprochement, déployés désormais sur tout le territoire. Il s’agit d’une disposition qui a fait ses preuves en Espagne et que nous concrétisons avec le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti. Je pense également aux 18 centres de prise en charge et d’accompagnement des auteurs de violence qui ont vu le jour en 2020, auxquels s’ajouteront 12 autres centres en 2021, dans l’Hexagone et les territoires ultra-marins. 

Par ailleurs, nous comptons créer 1 000 places d’hébergement supplémentaires pour les victimes en 2021, en plus des 6 572 places dédiées aux femmes victimes de violences présentes sur l’ensemble du territoire. Il s’agit d’un engagement important que nous portons avec Emmanuelle Wargon. 

***

Au-delà des mesures du Grenelle, quelles initiatives allez-vous prendre pour lutter contre les autres violences à l’égard des femmes (lutte contre le système prostitutionnel, mutilations sexuelles féminines…) ?

Concernant la lutte contre le système prostitutionnel, un comité interministériel de suivi de la loi du 13 avril 2016 s’est réuni le 15 février. L’objectif est de créer davantage de commissions départementales de lutte contre la prostitution afin de couvrir l’ensemble du territoire et d’augmenter le nombre de personnes inscrites dans les parcours de sortie de prostitution.

Pour lutter contre les mutilations sexuelles féminines, le Gouvernement a lancé un Plan national. Le premier comité interministériel de suivi s’est réuni le 8 février. Je me suis assurée que l’ensemble des mesures avancent et soit effectives pour les jeunes filles et les femmes. Les mutilations sexuelles féminines sont un fléau qui touche de trop nombreuses jeunes filles et femmes en France et dans le monde, face auxquelles nous n’avons pas le droit de détourner le regard.

Il s’agit d’un combat collectif qui nécessite un travail en synergie des services déconcentrés de l’État et des associations. Le 6 février dernier, lors de la journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines, je me suis rendue auprès de l’association « Excision, parlons-en ». Loin des idées préconçues, ces femmes victimes de mutilations sont en réalité de véritables battantes. Enfin, j’ai signé récemment une convention de partenariat entre mon ministère et l’association des droits des femmes « Women Safe ».  

En pointe sur ce sujet, la France s’engage aussi au niveau international à travers sa diplomatie féministe résolue conduite par Jean-Yves Le Drian à l’ONU notamment pour lutter contre les mutilations sexuelles féminines. Dans le cadre du Forum Génération Égalité, qui se tiendra cet été à Paris, la France s’engage tout particulièrement sur l’autonomie corporelle et les droits en matière de santé reproductive et sexuelle. 

***

La loi Copé-Zimmermann a eu un effet positif sur la parité au sein des conseils d’administrations. Néanmoins, 12 entreprises du CAC 40 ne comptent aujourd’hui aucune femme au sein de leur conseil d’administration. Quelles actions allez-vous initier pour établir enfin une équité homme-femme au sein des plus hautes instances de direction ? 

Si on m’avait dit il y a trente ans, lorsque j’ai débuté ma carrière professionnelle, qu’en 2021 une seule femme serait à la tête des quarante plus grandes entreprises françaises, je n’y aurais pas cru une seule seconde. Il s’agit d’une véritable anomalie qui constitue un miroir grossissant des inégalités qui subsistent entre les femmes et les hommes dans le monde professionnel et je vais être « cash » : je déplore que le CAC 40 demeure un « club de mecs en costumes gris » d’où les femmes restent exclues malgré leurs compétences et leur valeur ajoutée prouvée au sein des entreprises.

Si la loi Copé-Zimmermann nous a permis d’opérer un bond spectaculaire au sein des conseils d’administration, faisant de la France la championne d’Europe en la matière, les enjeux résident désormais au sein des instances de direction. Car soyons lucides: l’effet « domino » espéré n’a pas eu lieu. Nous devons y remédier, et ce tout au long de la chaîne de cadre dirigeant.

Aujourd’hui, avec Bruno Le Maire, Élisabeth Borne et la majorité parlementaire, nous sommes résolument déterminés à avancer plus vite et plus fort sur ce sujet. En d’autres termes, je plaide pour des quotas dans les instances de direction et je serai favorable à toute proposition de loi qui irait dans ce sens. Demander la parité, ce n’est pas quémander la charité. Il s’agit d’un enjeu de justice sociale ainsi que d’un atout compétitif. 

***

Comment pensez-vous concilier la culture de l’égalité et les stéréotypes de genre ? 

Les lois font bouger les lignes mais elles ne suffisent pas. Le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes doit être également mené dans les « esprits ». Car la matrice des inégalités puise sa source dans des stéréotypes de genre, si profondément ancrés dans notre vie quotidienne, qu’ils en deviennent insidieux, invisibles et assignent les jeunes filles et les femmes sans même parfois qu’elles en aient conscience.

Ces stéréotypes sont un fléau mais pas une fatalité. Je suis convaincue que l’on peut enrayer cette machine à fabriquer des inégalités et cela doit commencer dès le plus jeune âge. Avec Jean-Michel Blanquer, nous sommes déterminés à insuffler la culture de l’égalité à tous les enfants et leur permettre d’« apprendre à désapprendre ». Car cloîtrer les filles et les garçons dans des rôles conçus à l’avance revient à limiter les potentialités de chacune et chacun. Une ségrégation qui a des conséquences tout au long de la vie et dans tous les domaines : sur l’orientation scolaire comme dans le monde du travail.

***

L’égalité des chances n’est pas encore effective dans notre pays. Les politiques publiques peuvent-elles remédier à cette inégalité ? De quelle manière ? 

Vous avez raison et le Président de la République l’a réaffirmé dans son discours au Panthéon pour les 150 ans de la République, « l’égalité des chances n’est pas encore effective » aujourd’hui, en France. Je partage ce constat. Pour de multiples raisons, qui tiennent autant à notre Histoire qu’aux politiques publiques menées depuis plusieurs décennies, l’égalité reste un principe et non une réalité pour bon nombre de nos concitoyens. La promesse d’égalité s’est peu à peu lézardée sous le poids de la progression des inégalités.

Or, cette promesse doit trouver des traductions concrètes dans la vie des gens et cela commence par l’éducation. C’est le sens des annonces qu’a exprimées Emmanuel Macron à Clermont-Ferrand le 8 septembre dernier, en créant un internat d’excellence par département d’ici 2022, en permettant à 200 000 collégiens et lycéens de bénéficier du dispositif des « Cordées de la réussite », en passant dès l’an prochain à 80 campus d’excellence et en mettant en place des aides exceptionnelles pour l’emploi à travers le Plan « 1 jeune, 1 solution ». C’est également le sens des investissements massifs annoncés par le Premier ministre lors du Comité interministériel des villes, le 29 janvier dernier. 

Malgré la double crise sanitaire et économique que nous traversons, l’égalité des chances ne passera pas au second plan. Bien au contraire, ce doit être le fil rouge de la fin du quinquennat. Notre jeunesse n’est pas abandonnée. L’annonce du Président de la République de proposer à tous les étudiants deux repas par jour à un euro jusqu’à la fin de la crise sanitaire va dans cette direction. Dans ce sillage, les cinq millions d’euros que nous avons débloqués avec Olivier Veran pour lutter contre la précarité menstruelle qui touche près de deux millions de femmes en France est aussi une mesure d’égalité des chances en plus d’être un enjeu de dignité et de santé pour les personnes menstruées.

***

Les discriminations territoriales, sociales, éducatives, professionnelles… sont aujourd’hui une réalité. Le pacte républicain résistera-t-il à ce que vous qualifiez « de poison dans la France plurielle dans laquelle nous vivions » ? 

Je considère que l’égalité des droits, c’est avant tout l’égalité des choix. N’oublions pas que derrière les statistiques froides, les discriminations affectent la vie de millions de nos concitoyens et, par ricochet, minent notre cohésion sociale. Parce qu’elles assignent, parce qu’elles enferment et surtout parce qu’elles blessent ce qu’il y a de plus profond en nous, ces discriminations créent du ressentiment. Et ce ressentiment est un poison dans la « France plurielle » dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Un poison qui fait le lit des extrêmes de tous bords. Un poison qui donne corps à toutes les radicalités. Au bout du compte, ces discriminations qui créent des injustices individuelles minent, par effet domino, notre cohésion sociale et abîment notre pacte républicain. Et nous devons tout faire pour que notre République reste unie. 

Dans ce contexte, suite à l’engagement pris par le Président de la République en décembre dernier, j’ai lancé la semaine dernière la plateforme de signalement et d’accompagnement des victimes de discriminations confiée au Défenseur des droits. Ce nouveau service permettra – en lien étroit avec les associations de lutte contre les discriminations – d’apporter une réponse efficace, rapide et gratuite à ces injustices qui se manifestent dans tous les interstices de notre société : dans l’emploi, dans l’accès au logement, à la santé, au financement bancaire, à l’école, etc. Les victimes ou témoins de discriminations peuvent appeler le 39 28 du lundi au vendredi de 9h à 18h ou se rendre sur : www.antidiscriminations.fr 

L’égalité des chances, qui est au cœur des missions de mon ministère, c’est l’égalité des choix ; une égalité qui ne saurait être bridée en raison des discriminations. L’ensemble du Gouvernement, autour de Jean Castex, est déterminé à enrayer ce fléau. Dans ce sillon, suite à l’engagement du Président de la République, nous lancerons prochainement avec Marc Fesneau une consultation citoyenne sur les discriminations. L’objectif de cette consultation sera de donner la parole aux Français et recueillir des propositions concrètes pour compléter les dispositifs déjà déployés en faveur de l’égalité des chances et de la lutte contre les discriminations.

Enfin, parce que la diversité de notre « France plurielle » doit pouvoir s’exercer pleinement dans tous les domaines et à tous les échelons de notre société, je propose de créer un Index de la diversité. Un outil de mesure qui permettra d’établir une photographie du niveau d’inclusion d’une organisation, publique ou privée, afin d’y apporter des solutions. Car il ne peut subsister dans notre République d’égalité à plusieurs vitesses.

***

Notre société se libère sur des sujets qui étaient des tabous, très souvent sous la pression d’associations, de médias où à l’occasion de faits divers. Pourquoi sur ces sujets de sociétés qui touchent à l’identité, à l’intime, à la sexualité, si peu de femmes et d’hommes politiques arrivent à concilier convictions et courage ? 

Comme l’a affirmé le Président de la République, à travers « Me Too Inceste » ou « Me Too Gay » : « la honte, aujourd’hui, change de camp ». C’est une réelle avancée pour notre société. Une avancée permise par la nouvelle génération, dans le droit fil des « suffragettes » et des « 343 salopes » qui ne veut plus concéder la moindre place à l’impunité. Nous ne pouvons que nous en réjouir et nous devons continuer à avancer dans ce combat. Et permettez-moi de profiter de la tribune que m’offre votre média pour m’adresser directement aux victimes de violences sexistes et sexuelles : « nous vous écoutons, nous vous croyons ». 

En matière d’inceste, je considère qu’il n’y a jamais de consentement. C’est pourquoi, je soutiens Éric Dupond-Moretti et Adrien Taquet dans leur volonté de fixer le seuil de consentement à 18 ans. Personne ne pourra dire qu’un mineur était d’accord. Concernant les crimes sexuels sur mineurs, comme l’a déjà affirmé Adrien Taquet, je suis totalement favorable à condamner tout acte sexuel sur un mineur de moins de 15 ans. 

***

Que vous inspire la personnalité de Kamala Harris ? La société américaine, avec ses contradictions, ses inégalités, ses discriminations encore présentes, a conduit dans les arcanes du pouvoir et au plus haut sommet de l’État, des hommes et des femmes issus de la diversité. Pourquoi pas nous ?   

Je me réjouis que, pour la première fois, une femme accède à la vice-présidence des États-Unis. La personnalité, les parcours personnel et politique de Kamala Harris constituent un formidable message d’espoir pour les jeunes filles et les femmes américaines voire au-delà.  

En France, nombreuses sont les femmes ou les hommes issus de la diversité à avoir occupé des fonctions éminentes dans notre République. Je pense par exemple à Sibeth N’Diaye, Christiane Taubira, Najat Vallaud-Belkacem, Azzouz Beggag, Kofi Yamgnanne, George-Pau Langevin, Rachida Dati mais aussi, si l’on remonte plus loin, à Léopold Sédar Senghor ou à Félix Houphouët-Boigny qui furent ministres sous la IVème République ainsi qu’à Gaston Monnerville, président du Sénat et deuxième personne de l’État pendant dix ans à l’aube de la Vème République. 

Néanmoins, si nous vivons aujourd’hui dans une « France plurielle », les personnes issues de la diversité demeurent insuffisamment représentées en politique mais aussi dans les médias, au cinéma ou dans les mondes économique et culturel. Cette réalité renforce l’exigence que je m’assigne dans mes fonctions parce que j’ai conscience du regard que l’on peut porter sur moi en tant que femme noire et des attentes que je peux susciter.   

Néanmoins, je ne veux pas ériger ma couleur de peau en horizon indépassable, bien au contraire. À la différence du modèle anglo-saxon, la République transcende les origines sociales, les couleurs de peau, les orientations sexuelles, les croyances ou l’identité de genre. Elle ne voit en nous que des citoyennes et des citoyens. Ce creuset républicain est, à mes yeux, le meilleur chemin vers l’émancipation et vers l’égalité. La couleur de peau ne doit être ni une qualité ni un défaut, mais seulement un attribut. Pour paraphraser René Maran, Prix Goncourt guyanais en 1921, je veux être une « femme pareille aux autres ».