« Le simple fait de porter sur soi la ligne droite devrait être interdit, au moins moralement. La règle est le symbole du nouvel analphabétisme. La règle et l’équerre sont les symboles de la nouvelle maladie du déclin (…). Cette jungle de lignes droites qui nous emprisonne de plus en plus, comme des détenus dans leur camp de concentration, doit être défrichée. Jusqu’à présent, l’homme a toujours défriché́ la jungle dans laquelle il se trouvait et c’est ainsi qu’il s’est libéré. Il faut toutefois qu’il commence à prendre conscience qu’il est dans la plus dangereuse des jungles, car cette jungle, ce chaos, s’est formé subrepticement et sournoisement, sans que la population en sache quelque chose. Et cette fois c’est un chaos de lignes droites. La ligne droite est impie, sacrilège et immorale. La ligne droite n’a rien de créateur, c’est une ligne reproductive et dictatoriale. Elle est habitée non par Dieu et l’esprit humain, mais plutôt par les esclaves paresseux, avides de confort, privés de cerveau. On peut donc dire que les réalisations de la ligne droite, même si elles dessinent des coudes, des courbes, des surplombs et même des trous, sont dépassées. Elles ne sont que le produit de la panique due au suivisme (…). Lorsque la rouille se dépose sur la lame d’un rasoir, lorsqu’un mur se couvre de moisissure, lorsque l’herbe apparaît dans le coin d’une pièce et arrondit les angles géométriques, il faut se réjouir de voir qu’avec les microbes et les champignons, c’est la vie qui entre dans la maison (…). Il est temps que l’industrie reconnaisse que sa mission fondamentale est de pratiquer la moisissure créative ! (…) L’industrie se doit maintenant d’éveiller chez ses spécialistes, ses ingénieurs et diplômés le sentiment d’une responsabilité morale à l’égard de la moisissure. Ce sentiment de responsabilité morale à l’égard de la moisissure créative et de l’érosion critique devra être ancré dans la loi sur l’éducation ».

Hundertwasser Friedensreich, « Manifeste de la moisissure contre le rationalisme dans l’architecture », Discours tenu dans l’abbaye de Seckau, le 4 juillet 1958, à midi, © Hundertwasser Archive, Vienne ; URL http://www.hundertwasser.de/pdf/verschimmelungsmanifest_fr.pdf

L’artiste autrichien Friedensreich Hundertwasser (1928 – 2000) était peintre et architecte. Son « Manifeste de la moisissure contre le rationalisme dans l’architecture », dont est extrait ce court texte ci-dessus, est une véritable pépite, qui choquera les rationalistes et les ingénieurs de la ligne droite ! Il a su imaginer des œuvres d’art complètement inédites ; des œuvres dans lesquelles pourtant le commun des mortels habite… En termes de créativité, la « Grüne Zitadelle », – gigantesque cité verte de couleur rose, située dans la ville allemande Magdebourg, et dont aucune fenêtre n’est similaire à l’autre -, est un magnifique exemple de ce que l’esprit humain peut inventer, en échappant aux principes de l’identité ou de la non-contradiction[2], et en se réconciliant avec la nature. Peu importe qu’un arbre pousse en plein milieu du salon du 3e étage, que la peinture de la façade avant coule à cause de la pluie ou qu’elle se décolore par endroits du fait du soleil, les bâtiments ne sont pas faits pour demeurer inanimés, mais pour vivre ! Cette innovation architecturale initie des relations harmonieuses et apaisées entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’avenir également, puisque la Grüne Zitadelle n’est pas figée, mais toujours en éternelle évolution : la peinture, la pousse des plantes et des arbres, dans et autour du bâtiment, etc. tout évolue, tout se modifie. Hundertwasser a pris l’avenir en compte, lorsqu’il a imaginé ce lieu insolite. C’est son appropriation possible par les générations futures qui donne un sens à cette innovation. Son œuvre n’est pas seulement picturale ou architecturale, elle est aussi intellectuelle, car derrière ses créations, il y a toute une philosophie, une certaine manière d’appréhender le monde. On peut tout à fait hybrider nature et architecture. Selon lui, l’homme devrait pouvoir modifier à l’envi le lieu dans lequel il habite, en le repeignant, en le sciant, comme il l’entend. L’habitat est l’une des peaux de l’homme, au même titre que son vêtement… Aujourd’hui, alors que nous sommes, pour la majorité d’entre nous, confinés dans notre logement, cette conception de l’habitat fait rêver…