Interview de Georges Nahon, Consultant et conférencier à Paris, Ancien DG pendant 15 ans d’Orange Silicon Valley à San Francisco

 

Les Bigtech et la Silicon Valley (SV) ont-elles participé aux élections présidentielles aux USA etcomment ?

Oui, au niveau des entreprises et aussi des responsables et employés de ces entreprises. Il y a eu beaucoup de dons individuels, et également via des organismes, comme les PAC (politicalaction committees), des comités de candidats et les partis politiques.

Les employés ont fait plus de dons pour les démocrates. Ils ont donné 20 fois plus d’argent à la campagne de Joe Biden qu’à la candidature de Trump pour sa réélection.

Le monde du capital risque américain a aussi fait des dons records de 69,7 Millions de $ , ce qui représente quasiment le double des 37 millions de $ avancés pour l’élection de 2016. Environ 79% de ces dons sont allés aux démocrates, un signe du soutien religieux de la Silicon Valley à Biden et son énorme hostilité à Donald Trump.  Les VCs sont néanmoins inquiets du projet de Biden d’augmenter les impôts sur les plus-values à long terme.

Il y a eu des prises de positions fortes en faveur de Biden essentiellement de la part de CEOscélèbres: Dan Schulman, CEO de PayPal, Chuck Robbins, CEO de Cisco Systems, Bill Ackman, CEO de Pershing Square Capital Management, Steve Case, créateur d’AOL, Arvind Krishna, CEO d IBM, Elon Musk, CEO de Tesla, Aaron Levie, CEO de Box , Sheryl Sandberg, COO de Facebook, Bill Gates, fondateur de Microsoft, Jeff Bezos, fondateur et CEO d’ Amazon, le cofondateur de Facebook Dustin Moskovitz, Reed Hastings le CEO de Netflix . Coté républicains Peter Thiel a soutenu Trump, ainsi que Marc Andreessen du célèbre Venture Capital Andreeseen Horowitz, l’ex CEO de HP Meg Whitman, Larry Ellison, fondateur d’Oracle.

Il y a également eu en 2018 la création d’une société spécialisée pour aider le parti démocrate àoptimiser ses données suite à l’échec d’Hillary Clinton attribué en partie à un manque de maîtrise de l’exploitation des données. Ce projet « Alloy » a finalement été rejeté par le parti, a échoué et a fermé en novembre. Son cocréateur était notamment Reed Hoffman le cofondateur de LinkedIn.

 

Pourquoi ce soutien si marqué pour Biden et pour les démocrates de la part de la tech digitale américaine ?

L’histoire d’amour de la Silicon Valley avec les démocrates ne date pas d’hier. La Silicon Valleys’est positionnée assez tôt comme une contreculture contestataire portée par des jeunes et opposée à la côte est des ÉtatsUnis, à son gouvernement et son administration, ses banques et ses grosses sociétés considérées comme des éléphants monopolistiques et peu innovants.L’influence hippy a été très nette dans la Silicon Valley à la fin des années soixante et au début des soixante-dix. Si on se souvient que les débuts de la Silicon Valley ont été grassement financés par le département de la Défense, on peut y voir une première contradictionintéressante. On peut y ajouter que le moteur de développement de la Silicon Valley est totalement capitaliste, grâce au capital-risque ; ce qui, sur le papier, n’était pas idéal pour la culture hippy de l’époque.

Le summum de l’amitié entre Washington et la Silicon Valley se passe sous Obama. Mais il y a eu un précédent avec Al Gore très populaire dans la Silicon Valley avant et après son échec aux présidentielles. C’est l’homme des super autoroutes de l’information au début du développement de l’internet commercial aux USA. Puis, il est devenu l’homme du changement climatique avec son fameux livre (An Inconvenient Truth: The Planetary Emergency of Global Warming and What We Can Do About It) devenu documentaire  « An inconvenient truth« . Il avait lancé sans succès une chaîne de TV par câble, Current TV, vendue après deux ans à al Jazeera America.

 

Comment cette attitude proBiden s’est-elle traduite dans le vote pour la présidentielle ?

Quand on regarde les résultats des élections dans la Baie de San Francisco, dans quatre comtés très Tech, on observe bien le militantisme proBiden. Dans la Silicon Valley, dans les trois comtés tech significatifs, San Francisco, San Mateo (Menlo Park, Redwood city, Redwood City…), Santa Clara (San José, Cupertino, Sunnyvale, Palo Alto, Mountain View, Stanford, Santa Clara…), Alameda (Berkeley), les résultats sont très fortement antiTrump et favorables à Biden.  Alameda où se trouve Berkeley est son université traditionnellement bien à gauche, on voit un taux de succès record de 79.81 % pour Biden mais sans surprise dans ce comté.

Voici un tableau que j’ai constitué avec les résultats officiels publiés dans les sites des comtés et de l’État de Californie.

tableau

San Francisco donne le score le plus élevé à Biden avec 85.26 % car on y trouve aussi beaucoup d’entreprises Tech dont Salesforce, Twitter, Lyft, Twillio, Square, Docusoft, Mulesoft, Square, Fitbit… Et beaucoup de célibataires « geek ». San Francisco est une ville démocrate de toutes les façons.

La Baie de San Francisco avec ses quatre comtés tech montre une avance de 78% pour Bidenalors qu’au niveau de l’Etat de Californie Biden est à 63.5 %  et  51.3 % au niveau national.

Mais la région de Los Angeles est également très pro-Biden qui reçoit 71.04% des voix dans le comté de Los Angeles, où se trouve le monde du cinéma avec Hollywood etc… contre 56.87 % pour Trump.  Le comté de Los Angeles est le plus peuplé aux USA.

En ajoutant le comté dAlameda où se trouve l’université de Berkeley, nous avons quatre comtés représentatifs des régions tech de la baie de San Francisco

Rappelons qu’au niveau national aux USA, Biden a reçu   51.3 % des votes et Trump 47%

Quelle est cette histoire d’amour entre Obama et la Silicon Valley?

Obama n’a jamais caché son affection pour la Silicon Valley (et Hollywood) qui le lui rendait bien.  Il y a eu par exemple une participation importante d’employés de Google aux activités de l’administration Obama avec des gens qui rentraient et sortaient dans le cadre de ce qu’ils appellent « les portes tournantes«  (passage du privé au public et l’inverse). Par exemple, ladernière CTO d’Obama était Megan Smith de Google. Entre 2008 et 2016, 55 anciens employés de Google ont pris des rôles importants dans l’administration Obama et 197 anciens collaborateurs de Obama sont partis chez Google. »

Obama et son équipe ont « laissé faire le laisser-faire« , cher aux pionniers de l’internet: pas ou peu de règlementation. Ce qui a facilité la création d’entreprises géantes américaines dans la tech dont la taille et l’influence posent aujourd’hui des problèmes aux démocrates aussi bien qu’aux Républicains. Mais la domination mondiale des géants de la tech US a été une réussitequi ne s’est arrêtée que devant les protectionnismes chinois et autres et plus ou moins devant les réglementeurs européens. Leur avenir sera plus difficile.

La tech numérique aura été pour Obama ce que l’exploration lunaire a été pour Kennedy (mais avec beaucoup moins de dépenses publiques).

Côté républicain, il n’y a pas eu de grandes affinités avec la tech et la Silicon Valley, mêmelorsque Arnold Schwartzenberg, un républicain, gouvernait la Californie.

 

Mais que peuvent attendre les partisans démocrates de la tech et de la Silicon Valley ?

Ils attendent sûrement plus qu’ils n’obtiendront... Une partie du soutien à Biden (mais d’abord à Sanders) est l’expression d’une forte animosité contre Monsieur Trump, l’homme et ses facéties. Donc ils sont soulagés du départ de Trump !

C’est un peu ironique cette hostilité, car les Républicains n’ont pas fait trop de torts à la techaméricaine. En effet, si on regarde d’abord du côté républicain, on peut noter que les quatre années de Trump auront été formidables pour la Bigtech américaine. Il y a eu de beaux cadeaux, comme la baisse des impôts et la facilité au plan fiscal de rapatrier des avoirs de ces firmes situés à l’étranger. Le cours de bourse des Bigtech s’est envolé en quatre ans. Celui d’Amazon aété multiplié par 4,2 pour une capitalisation de 1,603 T$.  Apple est à 1, 982 T $ , Microsoft 1,627 T$, Google/Alphabet à 1,211 T$, Facebook à 791,283 B$, Tesla à 555,242 B$, Netflix à 217,08 T$

Le total des capitalisations des top quatre de la tech est 797,716 T$ ! Presque 8 trillions de dollars !

Et, Elon Musk, Jeff Bezos, Microsoft, Facebook comptent parmi les personnes les plus riches du monde.

L’administration Trump a poussé en faveur de l’accélération de l’IA en 2019 : The « American AI Initiative » un appel à rediriger davantage de fonds de recherche fédérale vers l’IA. Ce qui a bien plu à la tech américaine.

(Biden de son côté demande un budget d’investissement de 300-miliards de $ pour la recherche dans l’IA, dans les véhicules électriques et la 5G)

Trump a également aboli en 2018 le principe de la « net-neutralité«  qui traitait de façon identique tous les services internet et empêchait que plus de débit puisse être octroyé à telle ou telle entreprise. Ce qui est bien intéressant pour les gros consommateurs de débit comme les services de streaming de vidéo. Et permet aux opérateurs internet d’utiliser les données des utilisateurs sans leur consentement préalable… On peut imaginer à qui cela a bien plu…

Mais ce qui a déplu, ce sont les dispositions antiimmigration de Trump qui ont touché de plein fouet la Silicon Valley puisqu’elle emploie beaucoup de personnel étranger sous visa. Biden a dit qu’il retirerait les suspensions de visa H1-B décidées par Trump.

La guerre économique avec la Chine a aussi déplu, notamment l’interdiction de vendre desproduits à certaines sociétés chinoises, dont Huawei.

Pour sa part, Obama n’était pas particulièrement complaisant concernant la concurrenceinternationale. Voici ce qu’il disait des Européens au site d’informations technologiques Recode, tel que rapporté par un journaliste :

« Obama a fait valoir que les régulateurs européens sont trop agressifs envers Google par désir de protéger les entreprises qui ne sont pas aussi capables. Il déclare : « Pour prendre la défense de Google et de Facebook, la réponse européenne est parfois plus commerciale qu’autre chose » …  « Nous possédons Internet. Nos entreprises l’ont créé, développé, perfectionné, de telle sorte [que les Européens] ne peuvent pas rivaliser ».

Trump a lancé des attaques contre les quatre big Bigtech (hors Microsoft) au motif de leur influence grandissante non contrôlée sur la circulation de l’information et sur l’opinion des citoyens. S’en est suivie une action antitrust contre Alphabet/Google qui sera probablement suivie d’actions similaires contre Facebook et peut-être Twitter.

Et de façon plus prosaïque, ce qui a grandement déplu, c’est la personnalité de Donald Trumpelle-même qui est aux antipodes du « cool  » californien ou des geeks et défenseurs des minoritésde la Silicon Valley.

 

Les Démocrates ne sont-ils pas plus favorables à la tech que les Républicains ?

Il faut distinguer le plan de Biden et les démocrates au sens large.

Côté démocrate, il y a une sorte de paradoxe dans leurs positions vis-àvis de la tech.

D’un côté, ils veulent pour leurs raisons propres réduire la puissance des Bigtech et de l’autre, ils les chérissent, surtout leur soutien financier. Les Bigtech apprécient évidemment d’envoyer leurs employés collaborer dans les services de l’état.

D’un côté, vous avez Elizabeth Warren et Bernie Sanders arcboutés contre les Bigtech, qu’il faudrait non seulement réglementer, mais surtout démanteler comme AT&T. Refaire un peu comme contre IBM et Microsoft dans le passé des procès antitrust au passage.  Si les Démocrates gagnent le Sénat, Warren et Sanders seront très entendus.

Voici ce que disait Warren en 2019, qui n’est pas particulièrement amical à l’égard des Bigtech :

« Les grandes entreprises technologiques d’aujourd’hui ont trop de pouvoir – trop de pouvoir sur notre économie, notre société et notre démocratie. Elles ont réduit la concurrence au bulldozer, utilisé nos informations privées à des fins de profit et fait pencher la balance du côté des autres. Et ce faisant, elles ont fait du tort aux petites entreprises et étouffé l’innovation ».

D’un autre côté, pendant sa campagne, Biden a été, lui, peu loquace sur la tech qui n’est pas sa priorité. Il a pris ses distances par rapport à l’amitié (trop ?) étroite entre Obama et la Bigtech,qu’il désapprouvait en tant que vice-président. Il trouvait les Bigtech arrogantes. Il est davantagepréoccupé par le changement climatique, la bataille contre la Covid-19. En fait, dans ses quatre priorités figurent aussi la reprise économique, l’égalité raciale. Le haut débit est singularisé,mais pas du tout la réglementation.

Il est probable qu’il alourdira le procès anti-trust engagé par Trump contre Alphabet/Google. Et l’étendra à d’autres comme Amazon, Facebook et peut-être même Apple pour les mêmes et d’autres raisons abordées durant les auditions de ces entreprises devant la commission du congrès en juillet 2020 : concurrence déloyale, atteinte à la vie privée, la vie à l’intérieur de ces entreprises, liberté d’opinion de leurs employés etc…

Kamala Harris (Vice-Présidente), elle, pense qu’il faut se concentrer sur la fourniture de l’accès haut débit à tous (surtout dans le monde de l’agriculture et les campagnes, les 20 % non équipées) soit en fixe soit en mobile : c’est inscrit dans le programme de Biden. Il faut investir20 milliards de $ pour créer une infrastructure haut débit et s’assurer que l’installation de ce haut débit crée des emplois bien payés avec des avantages.

Les actions antitrust, ce n’est pas gagné et ces affaires peuvent prendre des années sans résultatdéterminant. Pendant ce temps, la marche de l’histoire peut de toute façon changer la donne avec de nouvelles générations d’entrepreneurs, de consommateurs, d’entreprises et de technologies.

Même avec de lourdes amendes, il n’est pas gagné que ces sociétés « rentreront dans le rang ». En supposant que l’on ait réussi à définir précisément ce que cela veut dire dans leurs cas.

Si le Sénat reste républicain, il faut s’attendre à des compromis entre les deux approches contre les Bigtech, mais tout le monde veut que ça avance. Les deux partis sont d’accord pour avancer,mais pas pour les mêmes raisons nécessairement

Les représentants des deux parties trouvent plus facile de s’entendre sur une rénovation des législations antitrust que sur des recommandations concernant les contenus et la responsabilité sur la protection de la vie privée et le contrôle des donnés. Dans ce domaine, il y a vraiment des points de vue différents des deux côtés. Biden pense que les USA devraient définir et imposerdes normes pas si différentes de celles que les Européens ont faites pour la protection de la vie privée (NDLR: référence au RGPD).

S’attaquer à la « partialité » des plateformes et à l’auto-référencement », quand les servicesinternet incriminés affichent leurs propres listes au-dessus de celles des concurrents paraît difficile et compliqué techniquement.

Il y a aussi l’intention de mieux encadrer et surveiller les fusions acquisitions à l’initiative des Bigtech. C’est plus facile à mettre en œuvre politiquement. On peut s’attendre d’ores et déjà à un ralentissement des acquisitions par les Bigtech. Les quatre Bigtech disposeraient de plus de 248 milliards de $ en cash qui peuvent leur permettre beaucoup d’acquisitions….

Un domaine où Biden s’est exprimé clairement est celui de la responsabilité sur les contenus incombant aux opérateurs de plateformes : il a déclaré vouloir révoquer la section 230 de la loi Communications Decency Act qui donne l’immunité aux diffuseurs d’informations pour ce qui concerne la nature même des contenus qu’ils transportent. Il veut qu’ils soient traités commedes éditeurs à part entière et passibles d’actions en justice. C’est un débat ancien et délicat que l’on a bien connu en France à l’époque du Minitel. Le facteur de la Poste est-il responsable du contenu des lettres qu’ils délivrent ? C’est moins simple que cela, bien entendu. Trump, pour d’autres raisons, est sur la même ligne que Biden. Le 2 décembre 2020, il a d’ailleurs menacé le Congrès de mettre son veto sur un projet de loi de budget de 1 trillion de $ pour la Défense si la Section 230 n’est pas abrogée.

Le souhait de faire partir Trump était tellement ancré dans la Silicon Valley et les Big Tech qu’il y a peut-être eu de leur part un surinvestissement dans Biden. Avec des attentes irréalistesbasées sur le confort des années Obama.

Mais comme l’a montré, l’été dernier, l’action bipartisane du Congrès contre la puissance des Big Tech, il y avait déjà une préoccupation commune très sérieuse au-delà des partis sur les risques causés par la montée en puissance inexorable et non contrôlée des géants de la techaméricaine. Les démocrates évoluent aussi. Et Biden n’est pas Obama.

Comme disait Héraclite il y a bien longtemps :

« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.«