Le résultat des élections municipales n’est peut-être pas le fruit d’un vote-sanction contre le Président de la République et son mouvement En marche ! Contrairement à ce qui est dit ici et là, nous assistons à la fin d’une vieille tradition de la Vème République, qui voulait que les électeurs sanctionnent une personnalité et son parti au pouvoir. Nous nous étions habitués à cette tradition en 1959, en 1965, en 1971, en 1977, en 1983, en 2001. En 2008 aussi, face à la sévère défaite de la droite, François Hollande appelait à « un remaniement du Président lui-même », puis, en 2014, enfin, François Hollande devenu Président, la droite remportait aux municipales plus de 140 villes de 10000 habitants.

Auparavant, il n’y avait eu que deux exceptions à la tradition du vote-sanction : 1989 et 1995. De ce point de vue, les élections municipales de 1989 avaient constitué un véritable basculement. Succédant à la franche réélection de François Mitterrand, elles étaient marquées, pour la première fois, par un taux d’abstention supérieur à 30 %, un Parti socialiste renforcé, conquérant 35 villes de plus de 20 000 habitants, un vote Vert, obtenant une quinzaine de maires, un vote régionaliste et la multiplication des triangulaires imposées par la progression du Front National. Nous avions vu apparaître de nouvelles forces politiques (Verts, Front National, régionalistes), entraînant la fin de la bipolarisation et la démultiplication des candidats au second tour.

Au-delà de sa spécificité conjoncturelle (crise sanitaire et économique, report du second tour, etc.), qui justifie en partie le taux d’abstention historique (59%), le scrutin de 2020 s’inscrit donc bien dans le nouveau monde politique territorial, né des élections municipales de 1989.

En effet, jamais l’offre politique locale n’aura été aussi variée, illustrant l’éclatement du paysage politique. Certains candidats sont soutenus par six ou sept partis,  et peu de partis sont en capacité de structurer le jeu municipal. Au-delà de l’émergence de nouvelles formations politiques ou de listes citoyennes, les règles traditionnelles d’alliance ont volé en éclats. A Auxerre le maire sortant Guy Ferez soutenu par LREM et le PS, s’est allié à la liste EELV, et à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne), les candidats LREM, EELV et PS se sont unis. Au Havre, fief du Premier ministre, les écologistes (8,28 % au premier tour) n’ont pas rejoint la liste de gauche menée par le communiste Jean-Pierre Lecoq. À Lille, la maire sortante Martine Aubry a abordé le second tour sans le soutien des écologistes, qui maintiennent leur liste arrivée deuxième le 15 mars, tandis que Violette Spillebout (LREM) était troisième figure de cette triangulaire. De même, le rapprochement entre Les Républicains et La République en marche s’est accéléré en vue de ce second tour, particulièrement dans les villes où la gauche et/ou les écologistes pouvaient l’emporter (Lyon, Bordeaux, Strasbourg, etc.).

Par ailleurs, le scrutin de 2020 est l’héritier de l’élection présidentielle qui a mené Emmanuel Macron au pouvoir. En effet, La République en marche n’a pas encore réussi à définir clairement ce que serait le « macronisme municipal », ni à construire la colonne vertébrale d’une politique territoriale. De fait, En Marche ! est un mouvement, – et non un parti -, créé très récemment, en 2016, avec pour seul objectif de porter un homme à la tête de l’Etat. Sans compter que le Président de la République ne s’est pas impliqué dans ces élections, comme il l’avait fait lors des dernières européennes. Enfin, les deux premières années du quinquennat n’ont pas vraiment valorisé les politiques territoriales.

C’est pourquoi, contrairement aux élections présidentielles et européennes, nous avons assisté à une territorialisation des élections municipales, non pas sur des clivages traditionnels et partisans, mais sur les enjeux de la vie quotidienne. Des enjeux qui avaient éclaté au grand jour à l’occasion de la naissance de deux mouvements parallèles. Celui des Gilets jaunes, qui mettait en évidence  la nécessité de repenser l’aménagement des territoires ; celui des premières grandes manifestations pour l’environnement, qui revendiquait notamment une véritable écologie urbaine.

S’il y avait un enseignement à retenir de ces élections municipales, au-delà de la question de la démocratie représentative et de la légitimité de l’élection, ce serait celui-ci : l’aménagement territorial et les enjeux environnementaux devront être impérativement au cœur de la relance économique et politique des deux prochaines années. Ce ne sera pas l’un ou l’autre, mais la (ré)-conciliation des deux qui permettra une relance durable et partagée.