Interview de Marie-Cécile Naves, Directrice de recherche à l’IRIS, autrice de Géopolitique des États-Unis (Eyrolles, 2018) et de Trump, la revanche de l’homme blanc (Textuel, 2018).

 

George Floyd, citoyen afro-américain, est mort, étouffé délibérément, par un officier de police. Comme lui, d’autres jeunes américains ont été victimes du même genre de violence. « Cela ne devrait pas être normal dans l’Amérique de 2020 », écrivait Barak Obama. Qu’en pensez-vous ? 

Si ce qui est « normal », c’est ce qui est « la norme », il est clair que les représentations racialisées des individus perdurent dans une Amérique qui n’a jamais digéré le passé de l’esclavage et dans laquelle les Blancs d’origine européenne seront minoritaires d’ici 25 ans. Pour une partie de l’électorat de Trump, ce tournant démographique est inacceptable, de même qu’avoir eu un Président noir. Ajoutons à cela une police surarmée, dans une société elle-même surarmée, et recrutée et formée au niveau local, ce qui ne peut que renforcer les préjugés et les biais « raciaux » et les entre-soi, sans parler de l’impunité des policiers face aux violences.

L’an dernier, mille personnes ont été tuées par la police, dont 23% d’Afro-Américains, alors qu’ils ne comptent que pour 12% de la population totale (source : « Washington Post »). On voit bien qu’ils (et elles car il y a beaucoup de femmes noires tuées par la police même si on n’en parle pas) souffrent d’un déséquilibre majeur par rapport aux autres groupes « raciaux » dans le rapport aux forces de l’ordre (et à la justice).

Face à cela, une jeune génération, plus multiculturelle que jamais et très engagée politiquement, surtout à gauche, montre sa colère et propose un agenda de réforme sur les sujets des violences policières, mais aussi des discriminations, de l’environnement, du féminisme, du port d’armes, de la dette étudiante, etc. Ce ne sont pas que des jeunes qui manifestent depuis deux semaines, mais ils et elles y sont très nombreux.ses et très mobilisé.e.s. Il est important de ne pas les décrire comme seulement des protestataires : ils sont aussi force de proposition en matière politique, même s’ils et elles votent moins que la moyenne.

Joe Biden a lui-même été taxé de préjugé racial il y a quelques jours quand il a déclaré à un électeur noir qu’il « ne pouvait être noir s’il votait pour Trump… ». On peut avoir le sentiment que les préjugés raciaux traversent la société américaine… Comment pouvez-vous l’expliquer ? Assistons-nous encore à cette guerre culturelle et sociale qui ravage les Etats-Unis depuis 1960 ? 

Joe Biden n’en est pas à sa première gaffe, mais il a aussi multiplié les gestes envers la communauté noire ces derniers jours : visite dans une église fréquentée par cette dernière, où il s’est agenouillé en hommage à George Floyd, débats avec des associations africaines-américaines, visite sur le lieu d’une manifestation, critique des propos virulents de Trump qui amalgame casseurs et manifestants, paroles fortes contre l’esclavage, « péché originel de l’Amérique », et son héritage, etc.

Comme tous les pays qui ont pratiqué l’esclavage, les États-Unis, qui avaient inscrit dans la loi des pratiques de ségrégation jusqu’aux années 1960, n’ont pas complètement soldé leur passé et, par exemple, la représentation collective de l’homme noir dangereux, criminel, dans l’espace public, demeure (même si beaucoup de femmes noires sont également victimes des violences policières). Des représentations semblables, et comparables, persistent en Europe aussi, bien sûr, même si l’histoire est différente et que la gestion de la police et la circulation des armes le sont tout autant (c’est justement pour ces raisons que l’on peut comparer).

Néanmoins, la guerre culturelle est entretenue par l’ultra-droite. L’obsession identitaire est de ce côté-ci de l’échiquier politique. Trump le sait et entretient cela en disant, en 2017, qu’il y a « des gens bien » parmi les suprémacistes blancs, en retweetant le Ku Klux Klan, en qualifiant Black Lives Matter de « menace » en 2016, en assimilant les manifestants anti-racistes à des groupes dangereux qui entendent saper les fondements de la civilisation américaine et mettre à mal les « valeurs » ancestrales du pays, etc. En réalité, l’Amérique est plurielle, c’est même cette pluralité qui a fait son histoire, même si certains, qui se sentent menacés par le multiculturalisme, les politiques d’égalité et de lutte contre les discriminations, ainsi que par la circulation des influences culturelles, n’arrivent pas à l’accepter.

On est loin d’une société égalitaire, mais les choses ont progressé en 50 ans, et peut-être que les manifestations actuelles montrent que les attentes sociales sont encore plus fortes aujourd’hui qu’alors, précisément parce qu’un populiste néofasciste est au pouvoir.

A quelques mois de l’élection présidentielle, un changement politique peut-il initier un changement de mentalité ? 

Ces jours-ci, dans les rues des grandes villes américaines, on voit bien deux Amériques qui se font face, et chacune porte un projet de société très différent. Laquelle l’emportera le 3 novembre ? C’est impossible de le dire à ce stade. Les émeutes et les revendications anti-racistes peuvent effrayer les ultra-conservateurs qui, alors, se mobiliseront pour faire réélire Trump. A contrario, l’Amérique anti-Trump peut aussi aller voter en masse (d’autant que, contrairement à 2016 où personne ne le prenait au sérieux, on sait aujourd’hui quel redoutable candidat il est). L’enjeu est bien celui-ci : le poids de l’abstention, la participation électorale. Biden est-il en mesure de séduire en masse l’électorat noir, mais aussi latino et asio-américain, notamment chez les jeunes ? C’est l’une des inconnues de ce scrutin.

Mais même s’il l’emporte, si le Sénat reste à droite, si les États fédérés conservateurs ne changent pas de couleur politique, et même en cas de raz-de-marée démocrate, les pratiques de la police et de la justice ne changeront pas du jour au lendemain (bien que certaines villes comme Minneapolis commencent à réformer leur police). Ce qui a un effet, c’est que les juges fédéraux sont nommés par le Président et que les chefs de police du comté sont élus, ce qui donne du poids aux transactions politiques, et c’est pour cela qu’Obama, le 1er juin et dans des vidéos depuis, a appelé les jeunes à voter aussi aux élections locales.

Lutter contre les discriminations « raciales » nécessite aussi de combattre les inégalités sociales (accès à la santé, aux études supérieures, à l’emploi, etc.) ; or le poids de l’argent dans l’accès aux ressources disqualifie les plus pauvres, parmi lesquels les minorités sont particulièrement représentées. Et le poids de l’argent est immense dans la politique américaine, pour le financement des campagnes, le lobbying, etc. Ce qui ne facilite pas les pratiques démocratiques.

Entre la pandémie, l’effondrement économique qui s’ensuit et maintenant ces émeutes, l’Amérique a-t-elle entamé une forme de déclin ? Le modèle américain sera-t-il capable de se réinventer ? 

Je ne sais pas quels indicateurs il faudrait utiliser pour déterminer si l’Amérique a décliné, mais ce qui est sûr, c’est que les inégalités se sont profondément creusées depuis 30 ans, et particulièrement depuis la crise de 2008. Sur le plan sanitaire, la situation est catastrophique avec le Covid-19 (malgré l’Obamacare qui a permis à plusieurs dizaines d’Américains supplémentaires d’être assurés) ; l’espérance de vie n’est pas bonne comparativement aux autres pays développés (obésité, opiacées, maladie chroniques liées à la mauvaise alimentation, meurtres et suicides par arme à feu, etc.).

La place des États-Unis (et son image, avec Trump) dans le monde s’est affaiblie sur les plans diplomatique et économique, mais le pays conserve une forte influence par les industries du divertissement et du web, des découvertes scientifiques, de l’attraction des universités, de la création littéraire et artistique, du sport, par exemple. Les attentes sociales sont grandes, les colères aussi (l’élection de Trump le montre à sa manière), le modèle démocratique s’essouffle partout dans le monde et les États-Unis sont aussi un miroir de nous-mêmes de ce côté-ci de l’Atlantique.