« J’ai eu si peu de temps pour faire provision de toi ».

Marceline Loridan-Ivens, Et tu n’es pas revenu, Grasset, 2015.

 

Est-il possible de faire provision de quelqu’un ? Cette question est dangereuse, car une fois que l’on commence à se la poser, mille angoisses peuvent nous assaillir sans forcément nous apporter une réponse précise, une solution définitive, un apaisement final. Nous aimerions croire qu’il est possible, par la rencontre régulière, par la fréquentation quotidienne ou par la vie commune, de faire provision d’un autre être humain, – le père, la mère, un grand-parent, l’enfant, la sœur, l’ami, l’amour, le maître -, comme on fait provision de produits pour l’hiver. Nous adorerions que les phrases, les sourires, les regards, dont les êtres aimés nous ont abreuvés puissent être mis en conserve ou en bocaux, pour le jour où ils viendraient à nous manquer et où nous aurions besoin d’assouvir nos famines. Les conserves de sourire durent-elles longtemps ? Suffisamment longtemps pour que nous puissions nous y réchauffer, lorsque le vent glacial de l’absence et du silence aura commencé à souffler sur nous ? Pouvons-nous surgeler les regards de ceux que nous aimons pour qu’ils demeurent intacts dans nos mémoires et retrouvent leur chaleur une fois que nous aurons besoin de les libérer ? Et toutes ces conversations, ces éclats de rires, ces mimiques, ces voix, ces traits, cette silhouette, pourquoi ne pourrions-nous pas nous en gorger jusqu’à plus soif, jusqu’à l’ivresse ?

Une éternité ne suffirait pas à méditer sur cette phrase extrêmement poignante de Marceline Loridan-Ivens (1928-2018), – un être extraordinaire -, cinéaste française ayant été déportée à Auschwitz dans sa jeunesse. Les êtres que nous aimons sont plus fragiles que les fruits et plus éphémères que les fleurs. Nous voudrions les cueillir, à profusion, pour n’être jamais en manque – même lorsque les arbres qui les ont produits auront disparu -, mais nous ne trouvons en nous-mêmes que feuilles fanées. Pire, à vouloir trop accumuler les regards, les sourires, les phrases prononcées dans nos paniers, nous les entrechoquons et ils deviennent blets. A vouloir trop cueillir de ces moments uniques, nous les écrasons les uns contre les autres et ne serrons contre notre cœur qu’un bouquet de fleurs fanées.

Il est vain d’essayer de faire provision des êtres que l’on aime et l’on risque de passer à côté d’eux, à cause de cette préoccupation de la « conservation ». Plutôt que de se considérer comme un panier, un caddie, un tonneau, peut-être serait-il plus judicieux de se penser en terre à labourer, prête à recevoir comme des graines ces jolis mots, ces sourires, ces regards échangés. Les êtres que l’on aime sont des graines à semer immédiatement et à arroser, à cultiver en soi sans attendre.