Jean Dumonteil, Secrétaire général du Global local forum, spécialiste des politiques territoriales

 

Après la crise sanitaire, voici venir la crise sociale. Les nouveaux conseils municipaux doivent en faire une priorité, tous les élus, même ceux qui ont peu d’appétence pour l’action sociale et pensent que cela relève des associations caritatives ou des politiques sociales de l’État. S’ils gardent sur le papier la présidence de leur centre communal d’action sociale (CCAS), la plupart des maires en confient la responsabilité à un-e adjoint-e et se consacrent à des tâches supposées plus nobles comme l’aménagement et le développement économique. Ils devraient pourtant s’intéresser directement au développement social. Le propos n’est pas ici de ressusciter l’État providence à l’échelle locale, voire l’assistanat, mais de montrer que la politique sociale locale n’est pas seulement une action généreuse de bienfaisance, mais un axe de développement si l’on veut construire durablement un territoire inclusif.

Il y a urgence à penser un agenda social avec la même méthode qu’on élabore des agendas 21[1] pour le territoire, en mobilisant tous les acteurs, en pensant aux publics concernés et à toutes les situations de la vie quotidienne (personnes âgées, handicapés, violences intra-familiales, exclusion, logement très social, intégration, restauration scolaire, tarification sociale…), et en se fixant des objectifs concrets. Parmi les 17 objectifs de développement durable (ODD) établis par ONU, la moitié ont une dimension sociale (alimentation, bien-être, éducation…) et ils ne pourront être atteints que par un engagement fort des pouvoirs locaux, dans les pays du Nord comme du Sud. La pauvreté crée des spirales d’exclusion toujours difficiles à surmonter et la solitude emmure plus durement que la maladie.

Plus que jamais, il faut penser des politiques du lien, de l’inclusion. L’innovation sociale reste un champ encore trop peu exploré en France même s’il y a quelques belles initiatives portées par des CCAS créatifs. Aujourd’hui, “faire pour“ ne suffit pas, il faut “faire avec“ les gens, qui ne sont plus considérés comme des usagers passifs de services publics distributifs, mais comme des citoyens actifs. Pour construire une politique d’action sociale locale, on ne peut pas se contenter de délivrer des prestations, mais il s’agit plutôt de construire du développement social avec les habitants. L’Odas, Observatoire de l’action sociale décentralisée, résume cela par une formule : « il faut passer d’une solidarité de droit à une solidarité d’implication ». Accompagner les gens vers davantage d’autonomie, c’est ce qu’on appelle lʼempowerment, ce qui leur donne du pouvoir, qui renforce leurs capacités dʼagir. Cela peut aller jusquʼà une participation au service public. Co-voiturage solidaire, travailleurs pairs, auto-construction.

En France, les politiques en direction des personnes âgées les plus fragiles méritent d’être consolidées. On l’a vu au cœur de la crise sanitaire avec les Ehpad et les services à domicile. Plus que jamais, il faut renforcer les liens. À l’occasion de la rédaction de mon livre, La France des possibles, j’ai découvert des initiatives inspirantes sur le lien intergénérationnel qui sont des applications réussies de développement social inclusif. Qu’est-ce qu’une ville inclusive ? Depuis quelques années, l’adjectif “inclusif“ a fait son apparition dans le jargon politico-administratif. Cette épithète n’est-elle que la traduction en langue de bois d’une volonté de lutter contre les exclusions, l’inclusion est-elle contraire de l’exclusion ? Quand on parle de politique inclusive, c’est une philosophie politique différente qui se dessine. À la différence des politiques d’intégration qui ont pour but de ramener dans la norme des citoyens qui en seraient exclus, la politique inclusive ne fait pas de différence, la norme est élargie à tous. La ville inclusive se donne les moyens de respecter les droits et devoirs de chacun dans l’environnement urbain et d’offrir à tous des modes de vie équitables. Les nouvelles politiques locales adaptées aux personnes en situation de handicap s’inscrivent parfaitement dans cette logique. Dans une société inclusive, chacun a sa place, tout le monde est normal et a droit de cité ! Aucune catégorie d’habitants n’est exclue de l’accès aux services essentiels et du développement urbain. Un bel objectif, concret et mesurable pour l’agenda social du mandat municipal qui commence.

[1] http://les.cahiers-developpement-durable.be/outils/agendas-21/