Tribune de Jean Dumonteil, Secrétaire général du Global local forum, spécialiste des politiques publiques territoriales

Les transhumances touristiques ont remplacé les pèlerinages d’autrefois. Mais dans les destinations que nous choisissons, il y a toujours la recherche d’émotion et de beauté, d’un ailleurs, meilleur que notre quotidien, un élan collectif qui conduit les foules de marcheurs dans les rues encombrées d’un village pittoresque, à arpenter la lande bretonne de la Pointe du Raz ou l’esplanade du Trocadéro face à la Tour Eiffel. La beauté d’un paysage ou d’un site se cultive et s’entretient. Il ne s’agit pas de transformer chacune de nos communes en Disneyland, mais de diffuser le goût de la beauté et d’une urbanité fondée sur l’harmonie. Cette urbanité est à comprendre aux deux sens du mot, à la fois dans son caractère affable et bienveillant comme dans son aspect de construction de la ville. Tout est affaire de décor, un décor qui vaut autant pour les touristes de passage que pour les habitants. Quand un endroit est beau, tout le monde s’en sent responsable et on constate moins de dégradations.

La ville de Cannes, haut lieu touristique, a fait de la lutte contre l’incivisme une priorité. Pour David Lisnard, son maire, « l’incivisme, c’est avant tout l’irrespect. Or, le respect est devenu une attente majeure des citoyens de toutes conditions. Cela commence avec une cannette de bière jetée dans la rue en pensant qu’un balayeur va s’en occuper ». Le plan cannois comporte plusieurs aspects : prévention, sensibilisation et répression, avec, par exemple, une application mobile pour permettre des signalements (voirie, espace public, espaces verts, etc.) et une réponse concrète apportée sans délai. C’est l’application de la théorie du carreau cassé qui avait été formulée par Rudolph Giuliani, alors maire de New York, selon qui un immeuble aux carreaux cassés est signe de délabrement et d’abandon et, s’il est abandonné, il sera utilisé par des trafiquants de drogue et les drogués fréquenteront le quartier, y faisant grimper le taux de criminalité. Ce paradigme est aujourd’hui largement partagé en sociologie urbaine. Il suppose que les petites détériorations que subit l’espace public suscitent nécessairement un délabrement plus général des cadres de vie et des situations humaines qui en relèvent. Si la vitre brisée n’est pas immédiatement remplacée, les autres seront cassées peu après, parce que la première laisse entendre que le bâtiment est abandonné, ce qui constitue l’amorce d’un cercle vicieux. Derrière la lutte contre l’incivisme, il y a aussi un enjeu économique, social et environnemental. Le maire de Cannes a fait ses comptes : « Quand j’ai été élu maire de Cannes en 2014, les déjections canines nous coûtaient 700.000 euros par an en nettoyage. Nous étions à 196.000 euros en 2016 et cela devrait devenir résiduel, car il n’y a plus de chiens errants chez nous. Quand on jette quelque chose sur la voirie, on le retrouve en milieu naturel. Un mégot dans la mer, ce sont 500 litres d’eau polluée. Il y a dix ans, nous dépensions 500.000 euros pour nettoyer les tags, c’est dix fois moins aujourd’hui ».

L’esthétique urbaine ne doit pas se limiter à quelques quartiers pittoresques ou remarquables. Elle concerne la reconquête de tous les espaces urbains, pas seulement la préservation de quelques pépites esthétiques dans une ville salle et mal entretenue. Dans ce registre, la ville de Paris constitue un contre-exemple qui frappe tous les touristes étrangers à peine débarqués de leur avion qui parcourent des boulevards aux murs couverts de tags jamais effacés ou qui doivent circuler au milieu de corbeilles qui débordent de déchets, avant d’arriver dans les quartiers centraux de la capitale. Dans les grandes villes françaises, des aménagements structurants comme de nouvelles lignes de tramway, avec des espaces engazonnés et arborés, ont aussi permis une requalification urbaine qui a apaisé les quartiers comme à Bordeaux sur les quais de la Garonne. Paraphrasons un instant Dostoïevski pour affirmer que la beauté sauvera nos villes. La beauté des lieux est une école de civilité.

Quelle que soit leur taille, toutes les villes de France sont concernées et les efforts accomplis sur le mobilier urbain, l’éclairage public et les aménités contribuent grandement à l’attractivité touristique de nos territoires. Cela demande un soin constant, comme en atteste l’exemple réussi du Concours national des villes et villages fleuris. En 50 ans, le label « Villes et Villages Fleuris » est devenu porteur d’un véritable phénomène de société, tant auprès des élus que du grand public. Année après année, ce phénomène s’est amplifié et, aujourd’hui, 12.000 villes et villages, près d’un tiers du total des communes, participent à ce concours. Cultivons notre jardin : le fleurissement est bien sûr l’affaire des services municipaux, mais il mobilise aussi les habitants qui participent de plus en plus à l’embellissement de leur cadre de vie. Ils en deviennent ainsi directement responsables, façonnent leur paysage urbain et font cadeau de cette beauté du quotidien à leurs voisins et à tous les visiteurs de leur territoire. Je vous souhaite de goûter cette urbanité à la française au cours de vos tours et détours estivaux, d’en faire provision pour la mettre en œuvre dans votre environnement urbain, de retour chez vous.