Interview de Benjamin Guinot, Vice-président du Réseau National de Surveillance
Aérobiologique (www.pollens.fr), Chercheur CNRS (LAERO UMR5560)

 

La covid révèle la vulnérabilité de la majorité des organisations publiques et privées face à une particule biologique nanométrique inattendue. Comment le Réseau National de Surveillance Aérobiologique (RNSA www.pollens.fr) dont vous êtes administrateur analyse-t-il la période que nous traversons ?

C’est un coup de projecteur, dramatique et formidable, sur les risques biologiques auxquels nous expose notre environnement. En 20 ans, trois coronavirus ont été transmis à l’Homme et ont causé des épidémies mortelles. Les décennies à venir ne seront pas exemptes de nouvelles menaces de ce type. 

Une récente publication dans Nature souligne que c’est bien plus sous la forme de gouttelettes en suspension dans l’air que ce coronavirus se transmet, plutôt que par les surfaces. La surveillance aérobiologique représente donc un point avancé du dispositif qui, demain, devra nous permettre d’anticiper les actions de prévention et de contrôle du risque épidémique.

Les enjeux climatiques et de lutte contre la pollution de l’air dans nos villes étaient déjà à prendre en compte dans la gestion de nos territoires. Notre responsabilité collective doit désormais intégrer celui de l’exposition aux particules aérobiologiques.

 

Climat, pollution et particules biologiques : faut-il considérer ces enjeux comme étant d’égale importance ?

Leur interdépendance est une opportunité pour faire converger les efforts dans les plusieurs domaines : l’énergie, l’environnement et la santé publique.

Nous savons que pollen et pollution se conjuguent chez de nombreux allergiques pour exacerber leurs symptômes. Ce n’est pas juste un simple cumul des effets de l’un à ceux des autres. Cette conjugaison intervient dans l’atmosphère déjà, quand les polluants gazeux (ozone, dioxyde d’azote notamment) modifient les grains de pollen pour en augmenter leur pouvoir allergisant. A l’échelle de chaque individu ensuite, la sensibilité au pollen est augmentée par les irritants chimiques de l’air, qui lui préparent le terrain en quelque sorte. Dans une enquête menée en 2019 par le Grand Lyon pour le RNSA, la grande majorité des allergiques interrogés demandaient à avoir accès aux informations de pollution et de pollen simultanément, faisant l’expérience au quotidien des conséquences de leur coexistence sur leur santé. Or, près d’une personne sur trois en ville est sensible au pollen dans l’air. C’est donc une requête à prendre en compte. 

A plus large échelle, le climat modifie sur un territoire la répartition des espèces allergisantes, le transport dans l’air de leurs pollens. Pour cette raison, la surveillance normalisée que réalise le RNSA aux échelles départementales, mais désormais aussi à l’échelle de la ville est là pour servir la responsabilité des acteurs aux niveaux du pays comme des territoires.

Pour atténuer l’effet d’îlot de chaleur urbain, la végétalisation des villes est une solution, puisque arbres et plantes créent une évaporation qui rafraichit l’air. Encore faut-il veiller à planter des espèces non allergisantes pour éviter d’exposer les citoyens à des gênes, voire des crises qui entameraient le bien-être en ville initialement visé. Le RNSA apporte des éléments de décision sur son site https://www.vegetation-en-ville.org/ et conseille les collectivités publiques ou les entreprises souhaitant développer des solutions de végétalisation spécifiques.

 

L’Anses, l’agence de sécurité sanitaire, a également mis l’accent sur les moisissures dans l’air des villes notamment. Que faut-il savoir sur ce sujet ?

Les moisissures sont comme les pollens, des particules biologiques allergisantes qui ont donc un impact sur la santé publique : une personne sur dix y serait allergique, pour certaines sans répit, compte-tenu de l’imprégnation permanente de l’air. Leurs sources, nombreuses, engendrent des concentrations de spores fongiques systématiquement plus importantes en ville qu’en zone rurale. Elles proviennent de la périphérie, comme par exemple des sites de stockage de produits agricoles ou d’hydrocarbures, des stations d’épuration, des déchetteries, mais aussi localement de la végétation située dans la ville elle-même. Le rapport de 2020 entièrement dédié à ce sujet et auquel vous faites référence, prend acte de l’enjeu sanitaire significatif et formule en conséquence des recommandations que le ministère chargé de la Santé a reprises à son compte en demandant au RNSA de rendre plus systématique la surveillance des moisissures dans l’air ambiant, afin de renforcer les connaissances et la prévention.

 

Quels sont les objectifs concrets de cet effort de prévention ?

La prévention des allergies doit viser deux publics en priorité, celui des personnes dont la maladie a été diagnostiquée, c’est-à-dire ceux qui savent de quels allergènes ils doivent se prémunir, et celui des allergiques qui s’ignorent. 

Les premiers, « ceux qui savent », ont pour la plupart une relation difficile avec leur traitement, soit qu’ils le jugent trop long dans le cas d’une désensibilisation qui dure en moyenne 3 à 5 ans (la moitié l’abandonne au bout d’une année), soit qu’il est perçu comme pénalisant sur leur état de forme, dans le cas de la prise d’antihistaminiques. La prévention offre un canal privilégié pour soutenir l’observance de ces traitements, dans la course de fond qu’est la désensibilisation, autant que dans l’anticipation et la rationalisation des traitements ponctuels. 

Les seconds, « ceux qui s’ignorent », sont les personnes qui se disent sensibles au pollen mais pas allergiques. Or, il en va de l’allergie comme de la grossesse : on n’est pas un peu allergique ! Un symptôme allergique qui n’est pas contrôlé, c’est un risque accru de voir la maladie s’aggraver ; elle ne disparaitra jamais d’elle-même. Il s’écoule en France sept ans en moyenne entre la déclaration d’un nouveau symptôme allergique et le diagnostic posé par un spécialiste. Et chaque année, des milliers de nos concitoyens deviennent allergiques. L’OCDE anticipe qu’une personne sur deux le sera d’ici 2050. Par conséquent, des centaines de milliers de nos concitoyens vivent avec une gêne dont ils ne cernent pas la cause, et qui peut se dégrader en des pathologies de la sphère ORL ou encore des poumons. La prévention doit ici servir à casser cet engrenage et à faire entrer plus rapidement ces personnes dans le circuit de soins.

 

Quelle articulation trouver entre cette nécessaire prévention et l’action publique ?

Prévenir, c’est donc offrir une information accessible et pertinente. Cela passe par différents canaux, en particulier les services et médias numériques, comme aussi l’affichage public, en veillant à n’oublier aucune frange de la population. Le RNSA est l’acteur central face à ces enjeux, puisqu’il opère les observations environnementales et cliniques requises pour les transformer en un niveau de risque allergique directement compréhensible et utile, reconnu et repris par les autorités de santé (DGS et ARS).

 Dans les villes, l’articulation est à établir avec les professionnels de santé du territoire, médecins, pharmaciens, kinés notamment, qui sont les premiers au contact de la population. Les initiatives du type Maison de la Prévention et de la Santé, comme dans le quartier de La Confluence de la Métropole de Lyon, sont très cohérentes puisqu’elles mettent à la portée des citoyens toutes ces expertises médicales et de soin pour une prise en charge plus précoce.

 

Quelle vision de l’avenir anime le RNSA ?

L’enjeu santé-environnement survivra au monde carboné que les villes européennes visent pour 2035. Non seulement parce que le transport de particules de combustion depuis le bruit de fond régional se maintiendra encore pendant des années, mais surtout parce que les particules biologiques vont prendre une importance à la hauteur de leur omniprésence dans nos milieux. 

Dans les laboratoires de recherche, les méthodes de suivi des virus mais aussi des bactéries dans les villes progressent. Leur surveillance va progressivement intéresser les gouvernements, les villes et les entreprises au moins. Il s’agit du « mieux vivre en ville » et plus encore : de notre capacité collective à faire face à une déstabilisation socio-économique comme celle de la Covid19. Comment ne pas imaginer le déploiement d’un dispositif polyvalent de surveillance pollens-moisissures-virus-bactéries dans les transports en communs par exemple ? Les usagers représentent une concentration de la population dont nous savons qu’elle est source mais aussi simple vecteur (dépôt sur les vêtements, les affaires) de ces bioparticules. Ce serait la capacité à émettre des alertes précoces.

Le RNSA travaille aujourd’hui avec ses partenaires à développer cette polyvalence dans ses dispositifs de mesure, à garantir la qualité des données qui en seront issues et à investir l’expertise nécessaire pour les transformer en des services eux-mêmes qualitatifs, capables de produire des bénéfices mesurables pour la santé et la sécurité publiques.