Entretien avec Zhang Zhang, violoniste, membre de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo 

 

Vous êtes violoniste de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo. Comment est venue cette vocation ? Avez-vous toujours souhaité être musicienne ?

Je suis membre de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo depuis 2000. Cette vocation a été choisie pour moi par mes parents, avant ma naissance. Enfant, mon rêve était de devenir une poète, ou une chanteuse de l’Opéra de Pékin dans les rôles de combattant, une Dao Ma Dan. 

Votre parcours est atypique ; vous semblez avoir eu plusieurs vies. Pouvez-vous nous en dire plus ?  

J’ai eu une vie semblable à celle de la plupart des enfants dont la famille a décidé de quitter sa terre natale pour chercher une nouvelle vie ailleurs. Je suis née pendant la révolution culturelle, un moment très difficile de l’histoire de la Chine. Surtout pour les familles comme la nôtre. J’ai grandi en tant qu’enfant migrant, mais dans mon cœur, je me sentirai toujours chinoise, même si mon parcours m’a amenée loin de chez moi.

Vous vous définissez comme violoniste et entrepreneur social. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ? Quelles sont les causes pour lesquelles vous mobiliser ? 

En 2005, j’ai créé mon premier concert de charité, en me joignant au mouvement mondial de solidarité pour soutenir les victimes du tsunami de l’Océan Indien, le 26 décembre 2004. Destinées spécifiquement à un village de pêcheurs au Sri Lanka, les recettes de ce concert ont permis d’offrir une aide concrète aux personnes dévastées par cette catastrophe naturelle. Ce fut un moment-clé pour moi: si les concerts musicaux peuvent servir à générer une aide immédiate et concrète aux personnes dans le besoin, pourquoi ne pas créer de tels concerts tout le temps ? Pas seulement en tant qu’événements exceptionnels après une catastrophe majeure, mais en tant que mission quotidienne.

En 2006, ZhangomusiQ est né, explorant un nouveau modèle économique où les coûts du concert sont financés par des partenaires dédiés à la responsabilité sociale, tandis que la totalité des revenus de nos concerts est remise à des ONG engagées dans des projets humanitaires et environnementaux dans le monde entier. Ainsi les spectateurs assistant à nos concerts bénéficient-ils d’une performance musicale, mais en plus, leur présence contribue activement au bien-être d’autrui.

Au cours des 15 dernières années, ZhangomusiQ a créé environ 70 concerts au profit de 35 pays, parmi lesquels: 

– la construction de deux écoles pour filles en Afghanistan ;

– la vaccination et l’éducation d’enfants migrants en Asie du Sud-Est ;

– le soutien aux femmes et aux enfants des zones de conflit pour reconstruire leur vie ;

– le secours après une catastrophe naturelle en Asie et en Amérique du Sud ;

– la préservation des espèces menacées et de la biodiversité ;

– l’aide des pauvres et des personnes âgées pour acquérir plus de confort et de dignité.

– l’aide aux bourses d’études pour les enfants handicapés dans les économies émergentes ;

Ici à Monaco, ZhangomusiQ propose régulièrement des concerts au centre de gérontologie pour les malades d’Alzheimer et aux résidents des maisons de retraite, offrant ainsi le cadeau de la musique à nos aînés.

Depuis 2017, avec le généreux soutien du Gouvernement Princier de la Principauté de Monaco, ZhangomusiQ a créé une tournée mondiale pour promouvoir le modèle de la philanthropie musicale en Afrique, en Asie, en Amérique du Nord et en Europe, jusqu’à l’apparition soudaine de la pandémie de Covid-19.

Durant ces longues semaines de confinement, nous avons réfléchi à de nouvelles façons de poursuivre notre mission. Le secteur des spectacles musicaux en direct a été mis à rude épreuve par la pandémie mondiale prolongée. Séparés de notre public, notre modèle économique traditionnel a été mis en veilleuse, beaucoup d’entre nous ont appris que nous ne sommes pas considérés comme « essentiels » à notre société, et nous nous demandons ce que l’avenir nous réserve. Personnellement, je pense que les artistes sont plus essentiels que jamais.  En juillet 2020, ZhangomusiQ a créé son premier concert humanitaire en utilisant la Cloud technologie. Le concert a eu lieu à SuZhou, en Chine, interprété par des musiciens chinois, soutenu par les industries locales, tandis que la majorité du public a assisté au concert en ligne depuis toute la Chine. Les fonds collectés par ce concert ont été apportés aux personnes handicapées et à leurs familles dans la région de SuZhou ; le concert a rassemblé la communauté dans cet effort partagé pour aider les personnes dans le besoin.

Associer la technologie du XXIe siècle et les arts du spectacle pour générer des changements positifs et des progrès sociaux devrait être l’un des « game changers » dans notre avenir post-pandémique. 

Vous êtes très présente sur les réseaux sociaux, avec des prises de positions assumées sur les sujets de la diversité, de la différence, de la liberté d’expression… Comment réagissez-vous à l’affaire de la traductrice hollandaise d’Amanda Gorman, jugée trop « blanche » pour traduire la poétesse américaine, ou encore à l’affaire de l’UNEF en France, dont la dirigeante assume l’organisation de réunions « racialisées » ?

Dans le meilleur des cas, les médias sociaux sont un endroit merveilleux pour entrer en contact avec les autres et apprendre les uns des autres, ils peuvent offrir du soutien et du plaisir, des informations et des connaissances. Dans le pire des cas, ils peuvent être un lieu chaotique où la confusion et la frustration transforment les interactions humaines en instincts et comportements moins positifs. Je pense qu’il s’agit d’un outil important, qui, s’il est utilisé avec les bonnes motivations et la bonne compréhension, peut servir nos sociétés et promouvoir le progrès. Personnellement, c’est une fenêtre fascinante sur le monde au-delà des frontières de ma propre zone de confort. Je pense qu’il est important de rester ouvert aux voix et aux idées qui ne correspondent pas aux nôtres, même si parfois cela peut être ennuyeux ou blessant. Je préfère apprendre de ces expériences, plutôt que de m’enfermer dans la sécurité d’une communauté sélective entourée uniquement de personnes qui ont la même vision que moi, – bien que leur présence et leur soutien soient très importants pour moi, je suis reconnaissante de leur amitié et de leur bienveillance quotidiennement. 

Sur la question de la traduction de la poésie de Mme. Gorman, j’aimerais partager ma compréhension du concept de traduction. Je crois que les musiciens, surtout les musiciens classiques, sont des traducteurs à vie. Toute notre carrière est consacrée à la “traduction” en musique de la création des compositeurs. Le processus entier est un processus de traduction. Le compositeur traduit ses inspirations et ses sentiments en notes sur la page, nous interprète ces pages en performances live, l’auditeur transforme la musique qu’il entend en sentiments et en inspirations. Je pense que, en littérature, le rôle du traducteur est similaire au mien, celui d’interprète de la musique. Si des artistes musiciens de toutes les ethnies sont capables d’interpréter la musique créée par des compositeurs d’origines et de sexes différents, ainsi que d’époques historiques différentes, le sexe et l’ethnie et le parcours personnel des interprètes littéraires ne devraient pas conduire à une disqualification automatique de leur aptitude. La seule question qui compte est de savoir si l’interprète possède les compétences nécessaires pour créer avec succès le pont entre l’original et la traduction d’un oeuvre spécifique. Sur le principe, si en tant que musicienne chinoise, je suis considérée comme capable d’interpréter les œuvres de Bach, Puccini, Piaf, et Louis Armstrong, une poète néerlandaise devrait être autorisée à interpréter les poèmes de sa collègue américaine, surtout si l’auteur original a donné son accord. 

Sur les réseaux sociaux, et au sein de divers collectifs militants, la cancel culture se répand. Comment percevez-vous cette tendance venue des États-Unis ?

De nombreuses personnes, dans toutes les régions du monde, ont vécu de réelles injustices. Il est nécessaire et important de reconnaître ces injustices dans nos sociétés. L’identification des injustices, tant historiques qu’actuelles, sociales et environnementales, est le premier pas indispensable vers le progrès. Les injustices motivées par l’ignorance et la haine doivent être identifiées et condamnées, sans tomber dans le piège dangereux de la justice punitive. La véritable justice sociale et le progrès se produisent, lorsque nous nous rassemblons dans un désir partagé de faire face aux imperfections de nos sociétés, en nous aidant mutuellement à aller de l’avant. Nous devons travailler ensemble en tant que société. Les pétitions et les protestations servent à sensibiliser à ces questions, mais nous devrions aller plus loin, en créant des solutions et des transformations concrètes, au-delà des émotions de la honte et du blâme. Personnellement, je ne suis pas convaincue que la « discrimination positive » nous serve, car je ne pense pas que la discrimination puisse être positive pour nos sociétés. 

La révolution culturelle a été l’une des plus grandes Cancel Culture de notre ère moderne. À l’origine, elle a également été lancée au nom de la justice sociale, pour donner du pouvoir à ceux qui étaient désignés comme réprimés dans l’histoire. Mais dans la pratique, il s’agissait d’une gigantesque machine de vengeance, de chaos et de violence, qui a duré dix ans et a entraîné la mort de millions de personnes, ainsi qu’une immense destruction des monuments historiques et du patrimoine culturel essentiels à notre civilisation. La division n’est pas la bonne voie à suivre pour notre société. Je crois en l’universalisme, je suis convaincue que c’est en s’unissant que nous pouvons parvenir à une plus grande paix sociale et à un meilleur équilibre pour nos sociétés. Pour nous unir, nous devons être capables de nous asseoir ensemble, de marcher ensemble, de parler ensemble et de nous écouter les uns les autres. Et accepter que, dans la vie, parce que nous avons la liberté d’être différents les uns des autres, nous ne serons pas toujours d’accord, et qu’il est sain d’avoir des opinions et des visions de la vie différentes, dans les limites de la loi, et le respect de chacun. Ce qui est juste pour certains peut paraître étrange ou dérangeant pour d’autres, exiger la suppression de ceux qui sont différents de nous, au nom de  » je me sens offensé par cela… » est juste un autre visage de la tyrannie. 

Vous avez écrit, à propos de la Chine : « aucune nation n’est sans défaut, aucun être humain n’est toujours irréprochable ». Quel regard portez-vous sur la terre de vos ancêtres ? 

Presque chaque semaine, je rêve la nuit de la maison de mes grands-parents à Pékin ; la Chine représente mes racines. Je suis fascinée par la Chine en tant que civilisation, notamment par la dynastie Han, lorsque les routes de la soie ont été lancées par Zhang Qian, envoyé pour explorer au-delà des frontières connues de l’empire par l’empereur Wu Di. La langue écrite chinoise est restée intacte depuis des milliers d’années, offrant aux lecteurs chinois d’aujourd’hui un accès direct à son histoire. Je m’intéresse particulièrement à l’origine et à l’évolution des idéogrammes. Si j’en avais l’occasion, je souhaiterais consacrer plus de temps à l’étude de l’histoire de la Chine ancienne. 

Dans cette période triste, atone, parfois douloureuse, quels messages souhaitez-vous délivrer aux jeunes, à ceux qui ne peuvent plus pratiquer leur passion ?

Les jeunes d’aujourd’hui vivent dans un monde complexe où la technologie offre de nombreuses possibilités que les générations précédentes ne possédaient pas. Je suis souvent impressionnée par la vitesse à laquelle les jeunes d’aujourd’hui peuvent intégrer et maîtriser de nouveaux concepts et outils technologiques. Mais parfois les choses peuvent peut-être sembler aller trop vite aussi ; c’est pourquoi l’apprentissage d’un instrument de musique peut offrir un contraste sain. Il n’y a pas de raccourci pour maîtriser un instrument, cela demande un effort constant, et le courage de ne pas abandonner face aux obstacles. Un enfant qui apprend un instrument de musique tirera de cette expérience l’importance de la constance, et de la résilience, pour comprendre que, dans la vie, tout ne fonctionnera pas immédiatement et c’est parfaitement normal. Une véritable passion exige de la détermination et de la ténacité, atteindre un objectif grâce à des efforts patients et constants est un excellent moyen de renforcer la confiance en soi. Je pense que tous les enfants devraient avoir la chance d’apprendre la musique, de créer et d’expérimenter la beauté. Cela rendrait le monde meilleur. 

Parce que la musique rassemble, apaise, nous fait oublier et rêver, qu’aimeriez-vous jouer le premier jour de notre liberté retrouvée ? 

La pandémie mondiale Covid 19 a été un défi sans précédent pour l’ensemble du secteur des arts du spectacle partout dans le monde. Je suis très reconnaissante d’être musicienne dans la Principauté de Monaco. Grâce à sa gestion exemplaire de la crise de la pandémie, nous avons pu continuer à donner des concerts au public. Depuis septembre 2020, l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo a donné des représentations devant le public en direct, selon la programmation de notre saison, y compris des représentations avec le Ballet de Monte Carlo et l’Opéra de Monte Carlo. Je crois que pendant des mois, nous avons été uniques en Europe, alors que la plupart des orchestres et des opéras en France, en Italie, en Autriche donnaient des concerts en streaming ou en diffusion enregistrée. Grace à la remarquable gouvernance du Gouvernement Princier durant cette période difficile, nous avons eu la chance de nous produire devant notre public, – tout en respectant les mesures sanitaires nécessaires. J’ai hâte néanmoins de reprendre la mission de la tournée mondiale de ZhangomusiQ : partager de la musique pour générer des aides concrètes auprès des personnes dans le besoin et des projet environnementaux, à travers le monde.