Interview d’Edwige Chirouter, Maître de Conférences, HDR (Université de Nantes – INSPE), chercheure au CREN, titulaire de la Chaire UNESCO « Pratiques de la philosophie avec les enfants, une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale »

On ne choisit jamais la philosophie, par hasard… Quel a été le déclencheur qui vous a  poussé à l’embrasser ?

Ma première heure de cours de philosophie en Terminale ! C’était au lycée Baudelaire de Roubaix en 1989 ! Mon père me rappelle souvent que je suis rentrée à la maison le soir en disant : « je veux être prof de philo plus tard ! ».  Ma professeure, Marie-Hélène Gauthier, était passionnée et passionnante, elle m’a ouvert un univers de lectures et de réflexions qui m’ont permis de grandir et de me construire. Elle m’a beaucoup soutenue dans cette voie :  elle m’a inscrite au concours général, poussé à faire une hypokhâgne au lycée Henri IV. Je n’ai jamais regretté. Tout au long de mes études, j’ai rencontré de grands professeurs et j’ai ensuite découvert que j’aimais aussi enseigner. Plus tard, j’ai découvert la philosophie avec les enfants et je me suis spécialisée dans ces recherches. 

 

Votre doctorat portait ce titre: « A quoi pense la littérature de jeunesse ? Portée philosophique de la littérature et pratiques à visée philosophique au cycle 3 de l’école élémentaire sur les liens entre l’éducation et la philosophie »… Pourquoi avez-vous choisi       ce sujet ?

Avant de découvrir la philosophie, je voulais faire des études de Lettres. J’ai toujours aimé lire. Je suis fille unique, plutôt solitaire et la lecture a toujours été essentielle pour moi. Quand j’ai choisi les études de philosophie, j’ai voulu concilier ces deux passions en travaillant sur des « écrivains philosophes » (Diderot et rousseau). En tant que professeur de philosophie en Terminale, puis à l’Université, je me suis toujours appuyée sur des textes littéraires pour construire mes cours, j’emmenai beaucoup mes élèves au théâtre aussi. Quand j’ai découvert l’existence de la philosophie avec les enfants au début des années 2000, je me suis tout suite dit intuitivement que la littérature de jeunesse pourrait être un support très riche dans ces ateliers pour aider les enfants à se décentrer (à sortir de leur vécu, de l’intime) et rendre ainsi les réflexions plus profondes. La littérature et la philosophie ont la même fonction : dire, configurer, penser le monde pour nous permettre de donner du sens à la condition humaine. La littérature est ainsi un support privilégié pour enclencher des discussions philosophiques. La fiction – cet immense « laboratoire de l’imaginaire » comme le disait Paul Ricœur – nous permet d’expérimenter une multiplicité d’expériences et de mondes possibles. Elle nous propose des dilemmes, nous fait vivre par procuration des situations que le réel seul ne peut nous offrir, et éveille nos affects tout en les plaçant à bonne distance à travers les personnages. Elle nous aide ainsi à penser le monde et la condition humaine sereinement et rationnellement. Et c’est vrai à tout âge…

 

Dans vos travaux de recherche, vous avez en quelque sorte hybridé la philosophie, la littérature et les sciences de l’éducation. Cette hybridation vous a-t-elle semblé naturelle? Si l’on veut que le philosophe ait un véritable rôle dans la Cité, cette hybridation de la philosophie n’est-elle pas nécessaire ?

Je ne sais pas si c’est les hybrider. C’est plutôt les faire résonner. Il y a beaucoup de résonnances entre l’enfance, la littérature et la philosophie (c’est d’ailleurs le titre d’un de mes livres !). Les enfants sont dans une expérience philosophique fondamentale : celle de « l’étonnement devant le monde ». Ils ont une sorte de naïveté qui leur permet de nous renvoyer des questions que nous avons parfois oubliées – sur l’ordre du monde et les relations humaines. Ils sont en quelques sorte les « idiots » dont nous avons besoin comme le disait Gilles Deleuze pour commencer le travail philosophique. Les enfants adorent les histoires aussi bien sûr ! Vincent Jouve disait que les enfants ont un « consentement euphorique à la fiction ». Or, la philosophie et la littérature ont la même fonction : essayer de donner du sens à notre expérience du monde. C’est ainsi peut-être grâce à l’enfance que la littérature et la philosophie pourraient retrouver leur alliance originelle. L’enfance est le pont qui permettrait de retrouver la fraternité de ces deux paroles : la littérature et la philosophie sont toutes les deux des discours qui donnent sens et intelligibilité à notre existence. Elles naissent de l’étonnement devant le monde, expérience fondatrice dont l’enfance nous rappelle chaque jour la force, et cherchent toutes les deux à éclairer notre condition.

 

Vous êtes experte auprès de l’UNESCO pour le développement de la philosophie avec les enfants. Vous avez créé une chaire sur les « Pratiques de la philosophie avec les enfants ». Racontez-nous l’histoire de cette chaire: comment avez-vous eu l’idée de la créer? Quelle est la vision de la philosophie qu’elle défend? Comment cette chaire se déroule-t-elle: quelles sont les actions qu’elle propose?

Je travaille depuis très longtemps avec l’UNESCO, puisque je co-organise avec eux la Journée Mondiale de la philosophie depuis près de 10 ans. Je savais que le dispositif des Chaires UNESCO existait, mais je n’avais jamais trouvé le temps et l’énergie pour monter le dossier… C’est l’UNESCO qui m’a appelée après les attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015 pour me dire qu’ils souhaiteraient vivement qu’une chaire UNESCO sur la philosophie avec les enfants voie le jour. J’ai donc commencé les démarches et la Chaire a été créée officiellement en novembre 2016 et reconduite jusque 2024. Je coordonne ainsi un réseau international de chercheurs et de praticiens. Les enjeux de la pratique de la philosophie avec les enfants rejoignent très étroitement les objectifs et les valeurs de l’UNESCO : trop souvent réduite à l’enseignement secondaire ou universitaire, la pratique de la philosophie est pourtant l’un des moteurs essentiels pour développer l’esprit critique, les compétences démocratiques, l’empathie, l’ouverture et le dialogue interculturel. Elle s’appuie aussi sur la convention des droits de l’enfant en lui reconnaissant un statut de sujet en prise avec le monde et qui a le droit à la parole. La Chaire  a  ainsi pour objectif d’aider au développement de ces pratiques citoyennes par : la recherche (organisation de colloques internationaux, de séminaires, soutenance de thèses), l’enseignement et la formation (interventions dans les masters, création d’un Diplôme Universitaire), la diffusion d’outils pédagogiques dans les écoles et la Cité et enfin la coopération internationale des acteurs (notamment Nord/Sud car nous avons beaucoup de partenaires en Afrique comme au Benin ou au Sénégal). En plus de la formation des animateurs et le développement de la recherche, la Chaire a aussi pour objectif de faire dialoguer entre eux des enfants du monde entier. 

 

Les enfants sont-ils des philosophes-nés?

Comme je le soulignais, les enfants sont dans « l’étonnement devant le monde », ils nous posent des questions déroutantes et fondatrices (« est-ce que le premier Homme avait une maman ? », « est-ce que ça peut être bien de désobéir ? », « comment on sait qu’on est amoureux ? », « pourquoi il y a des gens méchants ? », etc.). Mais l’étonnement ne suffit pas au philosopher. La philosophie est un travail, un chemin, difficile et complexe. Je ne dirais donc pas qu’on naît philosophe, mais qu’on le devient ! Il s’agit de saisir ce moment de l’étonnement pour commencer un apprentissage qui pourra durer tout au long de vie (« on n’est jamais ni trop jeune ni trop vieux pour philosopher », disait déjà Épicure). Je dis souvent que ce n’est pas parce que la philosophie serait facile (on discute ensemble d’un sujet) qu’on peut philosopher avec des enfants, mais que c’est parce que c’est difficile (de forger notre esprit critique) qu’il faut commencer tôt. Toutes les recherches montrent que la philosophie avec les enfants (dans les écoles notamment) n’a des effets, porte ses fruits, qu’avec beaucoup de patience et de régularité. Cette pratique est très ambitieuse et comme toute pratique ambitieuse, elle demande du travail, de la patience et de la régularité. 

A votre sens, quel est le rôle du philosophe dans la Cité? Quelle est la place que la philosophie devrait occuper?

La pratique de la philosophie avec les enfants développe des habiletés de pensée et des qualités humaines qui sont au cœur même du projet scolaire et démocratique : le développement de l’esprit critique, l’éducation à une citoyenneté éclairée, mais aussi une éthique de la relation à soi et aux autres. En ce sens, l’exercice de la philosophie devrait s’offrir à tous. Il y a d’ailleurs de plus en plus de « maisons de la philosophie » en France, comme celle de Romainville par exemple qui est dirigée par Johanna Hawken et qui permettent une diffusion de la philosophie à tous les étages de la Cité. Ces initiatives sont indispensables. Elles sont des « oasis de pensée » (l’expression est de Hannah Arendt) où chacun peut prendre le temps sereinement de penser les affaires du monde et des enjeux de l’existence. 

 

Quelle définition donnez-vous de la philosophie?

M. Lipman, le père fondateur de la pratique de la philosophie avec les enfants dans les années 1970, était un disciple du philosophe J. Dewey, un des fondateur du pragmatisme, c’est-à-dire d’une philosophie ancrée dans le réel, le sensible, l’expérience, basée sur le modèle de l’enquête, de la recherche et de la démarche scientifique : d’où l’idée de créer des « Communautés de Recherche Philosophique « (C. R. P. ) dès le plus jeune âge pour s’exercer à penser. Je défends donc aussi cette vision de la philosophie comme expérience vivante : La communauté de recherche philosophique s’inspire des méthodes scientifiques : comme à l’intérieur d’un laboratoire, il s’agit d’évaluer les idées émises par les participants. A partir d’une problématique, les enfants sont invités à formuler des hypothèses, d’en déduire les présupposés et les conséquences, de justifier leurs opinions, d’évaluer collectivement la validité rationnelle et éthique des propositions.  Ils développent dans les ateliers une pensée à la fois critique, vigilante et créative. 

C’est donc une expérience de la pensée commune qui fait le pari de développer l’esprit critique de chacun par la rencontre et l’intersubjectivité et aussi d’avoir des répercussions sur l’agir et l’éthique individuelle et collective. Mais l’ateliers de philosophie est aussi un moment de transmission de culture où grâce à la rencontre avec des auteurs les enfants vont pouvoir construite leur propre pensée. L’enseignant est là aussi pour apporter du vocabulaire, des références historiques, scientifiques, et même bien sûr philosophiques. 

Et pour finir, insistons sur la joie de la pensée et de la complexité. Les enfants apprécient beaucoup ces moments où ils sont un peu bousculés dans leurs habitudes, où ils peuvent discuter avec leurs pairs et sortir de l’atelier avec ce sentiment qu’ils ont grandi et que le monde est un peu plus intelligible… 

Le site de la Chaire UNESCO
https://chaireunescophiloenfants.univ-nantes.fr/

Quelques références :
L’enfant, la littérature et la philosophie (L’Harmattan, 2015), 

Ateliers de philosophie en classe à partir d’albums jeunesse (Hachette, 2016)