Interview d’Anne-Lyse Chabert, Philosophe, chargée de recherche CNRS en philosophie au laboratoire SPHERE de Paris

Quel est, à vos yeux, le rôle du philosophe à notre époque?  

Le philosophe, c’est quelqu’un qui fait jaillir de l’invisible quelque chose que personne n’avait vu. Mais il n’y a pas besoin d’être philosophe pour cela, tout le monde peut s’étonner de choses infimes et jouer en cela le jeu de la philosophie.

A notre époque, peut-être que le philosophe de carrière a en outre le rôle d’alarmer, de montrer là où sont les véritables dangers de notre existence afin que nous puissions déjouer la fatalité de leurs déterminismes. Toujours réinterroger la direction de la locomotive en route afin de la confirmer ou au contraire de lui permettre de changer ses directives si on assimile la locomotive à notre expérience de vie, à ce que nous sommes en train de vivre. Faire parfois des arrêts sur image pour avoir une meilleure visibilité d’ensemble de la situation, en prenant toujours garde de ne jamais s’éloigner de son propre chemin. 

La philosophie était-elle une vocation pour vous ou est-ce dû au hasard ou à des rencontres que vous vous y êtes dirigée ?

Ma première rencontre avec la philosophie, c’était par la fenêtre du Monde de Sophie de Jostein Gaarder, un livre très généraliste que beaucoup lisaient à mon âge – puisque j’avais alors 15 ans. J’ai enchaîné avec le Petit traité des grandes vertus d’André Comte-Sponville qui m’a passionnée. J’ai eu le culot de lui écrire, et lui a eu la gentillesse de me répondre, ce qui a probablement joué un grand rôle dans ma détermination à venir. C’est à ce moment-là que j’ai su que c’était de la philosophie que je voulais faire, et pas autre chose. 

J’ai continué mon cursus dans la branche scientifique jusqu’à mon bac, surtout pour rassurer ma mère qui me disait qu’il fallait rester généraliste avant de me spécialiser pour les études universitaires. Après le bac, je me suis coupé les cheveux et je suis entrée en hypokhâgne. De là, mon parcours direct jusqu’au doctorat soutenu en 2014 et mon poste au CNRS obtenu en 2018. 

Donc oui, c’était ce qu’on peut appeler une « vocation », puisque c’était un peu comme un appel, une évidence qui ne s’est jamais démentie dans mon parcours par la suite (pour rassurer les lecteurs, c’est bien la seule chose facile qui se soit présentée aussi clairement dans ma vie !). 

Vos travaux reposent en particulier sur la notion de handicap à laquelle vous avez consacré votre thèse de doctorat en philosophie, couronnée par le prix Simon Ethique et Recherche. Quand commence le handicap ? Comment le définir autrement que par le prisme des classifications actuelles que nous adoptons conventionnellement ?

Je vais vous dire quelque chose qui risque d’en choquer plus d’un : d’après moi, même si tout mon travail est axé sur ce thème, « le handicap » n’existe pas. Il n’y a que des expériences du handicap, c’est-à-dire des expériences de l’étrangeté à soi-même ou à l’autre, qu’il s’agisse de la personne handicapée ou de quelqu’un qui la côtoie.

Dans mes recherches, je fais la part belle à ce point de vue intérieur qui redonne à l’individu, quel que soit le handicap apparent dont on l’affuble de l’extérieur, toute sa compétence d’expert, sa prérogative de « faiseur de normes », comme nous devrions tous l’être en étant à l’origine des moindres choix de vie qui engagent notre existence toute entière. Je traverse de ce fait bien des thématiques connexes qui nous touchent tous dans nos quotidiens. L’individu peut à nouveau se sentir, au moins dans certaines situations, « chez lui ». Le handicap ne commence qu’avec cette épreuve du quotidien, ce qu’aucune classification ne pourra jamais saisir dans la mesure où elle ne produit que des tiroirs où ranger ce que nous voudrions réduire au « même ». 

Vous avez également travaillé sur le concept, malheureusement banalisé, de « bienveillance ». Quel regard portez-vous sur cette question?

Vous l’avez dit à juste titre, la bienveillance est un concept que trop d’emplois tous azimuts ont vidé de son sens, ont plus que banalisé, ont galvaudé. L’une des aspirations du philosophe tourne autour de cette attention au langage, dans la mesure où les termes que nous utilisons au quotidien finissent par nous façonner dans nos moindres comportements.

Étymologiquement, dans « bienveillance » il y a vouloir le bien, mais qu’est-ce que le bien ? Est-ce l’opposé du mal ? Comment et qui est légitime à le définir ? Il me semble alors faire face à une impasse de la pensée. Remontons alors, quelle est vraiment l’origine du problème ? 

Je préconise plutôt une plus grande attention entre tous les citoyens, attention qui prendrait davantage en considération toute la fragilité que notre communauté d’êtres humains peut comporter. Il faut apprendre à « veiller » les uns sur les autres. 

La notion de handicap est très riche du point de vue philosophique et vous a amenée à travailler sur le thème de la liberté, de l’expérience individuelle, du rapport au corps, du regard de l’autre; de très nombreux sujets philosophiques, qui sont universels. Ces sujets n’ont-ils pas été au coeur de la crise sanitaire que nous vivons depuis plus d’un an? 

Les personnes handicapées sont trop souvent reléguées – dans la pensée comme dans la réalité –  à la marge, alors qu’à mon sens, elles trouveraient justement toute leur place au cœur de nos sociétés, au cœur de nos organisations les plus quotidiennes. Le handicap par essence « ébranle » les acquis qui commençaient déjà à se scléroser. Il peut être en cela salvateur dans nos temps modernes, puisqu’il oblige à réinterroger en permanence nos présupposés les plus originels. 

Par ailleurs, il est un révélateur, comme une loupe qui grossirait les moindres évènements que nous vivons – qui deviennent alors disproportionnés jusqu’au cocasse parfois. Il dévoile bien des émotions ou comportements qui n’émergeraient pas en temps normal. 

Ce qui m’a un peu affligée durant ces temps de pandémie, c’est que le handicap semblait n’être que la cinquième roue du carrosse, celle dont on peut se passer quand il y a urgence, sur laquelle on est autorisé à faire l’impasse, ce que bien des oublis gouvernementaux et des accompagnements citoyens bien trop individualistes ont confirmé. J’ai travaillé et travaille encore à ce sujet à l’Espace éthique d’Ile de France qui dénonce les toujours plus grandes restrictions de liberté au sein des groupes déjà vulnérabilisés des personnes handicapées. 

Que vous apprend votre handicap ? 

C’est une question que peu de gens se risquent à poser, sûrement par peur d’être impudiques ou de valoriser l’expérience du handicap qui est somme toute encore vécue comme une fatalité. Et pourtant cette question me semble particulièrement pertinente : certes, ce que l’on nomme « handicap » est porteur de bien des contraintes dans l’existence d’une personne. Mais on oublie bien souvent qu’à l’origine, c’est une véritable expérience d’épreuves quotidiennes qui se répètent ; l’individu doit apprendre à jongler avec, à devenir expert de sa propre situation. Et donc frôler et conscientiser en permanence la finitude, cette finitude dont nous sommes tous – à nos corps défendant – pétris. 

 En plus des considérations pratiques dans la vie de tous les jours, mon handicap m’apprend la patience, moi qui suis à la base si peu patiente, il ne me laisse pas le choix ! Mais c’est un « pied du mur » heureux en dernière instance. Le handicap m’oblige à ralentir, et même à faire parfois des arrêts sur image pour être sûre de mes choix, car je sais bien qu’au regard des contraintes qu’il représente dans ma vie, j’aurai très peu de marge pour les erreurs de direction, je ne peux pas choisir « à la légère », cette légèreté que beaucoup assimilent à une pseudo-liberté. Et pourtant, quand plus rien n’a de prix, que rien n’est plus « ancré » dans une situation aux contours définis et donc contraignants, rien n’a plus de valeur (je pense au superbe titre de Kundera L’Insoutenable légèreté de l’être). 

 

Le handicap m’apprend donc la constance de la ténacité à avoir sur les priorités que je me pose dans la vie. Il me ramène « vers le bas » quand ma philosophie aurait pu me donner l’illusion de m’élever dans des élucubrations intenables. En d’autres termes, il me ramène à l’essentiel, aux questions qui touchent à notre finitude d’être humain et qui me sont particulièrement intimes dans mon tous les jours, même si elles concernent tout un chacun in fine. La vie a un prix, une hauteur, c’est dire qu’elle se mérite. Je ne me surpasse pas, mais j’essaie de me dépasser tous les jours, d’ouvrir de nouveaux horizons devant celle que je suis déjà pour devenir un peu plus moi-même.