Entretien avec Roger Salucci, Peintre

 

Vous avez un magnifique parcours, profondément hybride, puisque vous avez travaillé, vécu, œuvré dans des mondes très différents. Pourriez-vous nous raconter cet itinéraire de « centaure » ?

A 16 ans, je débute les Beaux-Arts. En même temps, mes premières caricatures paraissent au Provençal de Marseille. A 18 ans, je deviens affichiste. On peut voir une de mes affiches Hollywood chewing-gum à la Chambre de Commerce de Marseille. J’obtins plus tard le premier prix de la Feria de Nîmes. Au long de ce parcours, j’ai exposé des peintures à Arles, Nîmes et Sète. Après 18 mois de service militaire en Algérie, la Méditerranée me pousse au voyage. J’accoste au Sénégal parsemé de rivages enchanteurs. Je rêve alors à un plus lointain voyage, l’Argentine. Là-bas, un scénariste de cinéma, Gori Munoz, me choisit comme assistant. Je deviens ensuite décorateur et réalisateur de cinéma sans cesser d’exposer mes peintures. Puis l’aventure, Copacabana, Cuzco, Machu-Pichu, Cartagène. Partout un rêve pour la main du peintre. La route m’entraîne vers Los Angeles où j’expose mes œuvres. De retour à Paris en 1969, Philippe Sarde, un ami, me demande de faire l’illustration de la pochette du disque des films de Claude Sautet, musique de Philippe Sarde. En 1970, j’obtiens le premier prix du Salon d’Automne des peintres de moins de 30 ans. J’expose alors aux Galeries Iris et Mona Lisa. En même temps, je suis détaché à L’ORTF aux relations extérieures. Puis me reprend le goût du voyage. J’expose successivement en Allemagne, en Argentine et aux U.S.A. Puis je reviens à Paris pour effectuer une série d’Expositions en Provence. Je peins également une fresque au Grau-du-Roi. Puis de retour à Buenos-Aires, j’expose et je peins une fresque au Lycée français, la Condamine. Mais bien sûr, la France n’était pas oubliée. A Paris, je deviens illustrateur de Playboy et je fais la mise en page de plusieurs magazines dont Maxi. J’ai plaisir aussi à exposer aux Salons d’automne et des Indépendants. Puis à Quito, Equateur ensuite, je deviens professeur d’art plastique au Lycée français. Je fais plusieurs expositions et je peins cinq fresques dans l’Eglise de Iticucho. En même temps, j’aide les Jivaros à édifier un pont qui va leur servir de raccourci. De retour à Paris, j’expose à la Galerie Eclectique, puis j’ouvre la Galerie Salucci. Ensuite, Miami avec une exposition de dessins galerie Worth. Installé au final dans un atelier de peintres aux Buttes-Chaumont, je participe à la Biennale de Londres et de Florence. (On retrouve certains détails non indiqués ici dans les archives de mon site web : www.roger-salucci.com) 

Comment pourriez-vous décrire votre style artistique ? Qu’est-ce  qui rend vos oeuvres uniques ? 

Avant de faire une peinture, celle-ci est déjà achevée dans ma tête. Je  commence d’abord par en structurer les grandes lignes sur ma toile ou mon panneau de bois. C’est pour moi essentiel. Ensuite, à partir d’éléments abstraits, je représente des formes figuratives en usant de pures couleurs. Je ne désire pas les mélanger pour obtenir des effets spéciaux. Lorsque l’ouvrage est achevé pour bien la regarder, il s’agit de plisser les yeux. Tout près ou à distance, l’effet est bien sûr différent. Je souhaite aussi pouvoir être lu. Ainsi que dans l’écriture, j’ai mon propre langage dans ma peinture linéaire. Il revient au public d’en découvrir les secrets. Ce qui rend mon œuvre unique, c’est que je ne copie personne. Je ne trouve pas intéressant de plagier un autre peintre, y compris ceux que j’admire. Ce qui existe déjà n’est pas à reproduire. 

Qu’est-ce qui vous inspire et influence votre art ?

Depuis 1963, j’ai choisi ma propre manière de peindre dans un style linéaire. Celle-ci a débuté en noir et blanc avant d’user de la couleur. Aucune école, aucun mouvement, nul artiste ne m’a jamais influencé. Cela ne m’empêche pas d’aimer d’autres artistes, en particulier ceux qui ont leur propre originalité. Pour peindre, j’ai d’abord besoin de bonheur. La solitude est souvent ma compagne. Mais les personnes et les éléments familiers ne me gênent pas. Il m’arrive souvent d’écouter la musique de Mozart, Rachmaninov, Debussy, Chopin ou encore de la musique baroque.

A votre avis, quel est le rôle de l’artiste ? Est-il différent aujourd’hui par rapport à  hier ?

Selon moi, l’artiste doit rester libre et n’est pas là pour influencer. On l’aime ou on ne l’aime pas. Ses œuvres figurent son monde, sa propre manière de voir. Hier, seul le monde figuratif était représenté. Jamais les limites de la morale n’étaient dépassées. Les chapiteaux des églises avaient un rôle explicatif car peu de gens savaient lire. Aujourd’hui, la plus grande liberté de l’artiste correspond à la vision du monde qui s’est élargie. Personnellement, mon style linéaire est figuratif dans chacun de mes tableaux. Je vois ma peinture ainsi. Mais je n’impose rien à personne. 

Comment les réseaux sociaux transforment-ils notre relation à l’art, à l’artiste ? Sont-ce des outils désormais incontournables pour les artistes.

Pour ma part, les réseaux sociaux sont des outils qui aident l’artiste à se faire connaître et à faire connaître ses œuvres. Cela le rapproche du public qui s’y intéresse et qui peut émettre des critiques. Mais on se sent éphémère avec les réseaux sociaux. Il ne faut pas en être dupe. Pour ma part, je ne vois pas en quoi ces moyens de se rendre visible peuvent transformer mes relations à l’art. Personnellement, je ne me sens pas changé. Bien sûr, les réseaux sociaux restent incontournables pour ceux qui veulent se faire connaître. Ceux-ci pénètrent dans tous les foyers, font partie des habitudes. Beaucoup de gens ne peuvent s’en passer. Mais ce n’est pas toujours un avantage.

Pour aller plus loin et découvrir les œuvres de Roger Salucci : www.roger-salucci.com

1) Gabrielle Halpern, « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation », Le Pommier, 2020.