« Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent ». 

Jean de La Bruyère, Les caractères, 1688

Cette phrase de l’écrivain Jean de La Bruyère (1645-1696) est sans doute l’une des plus frappantes qui soit. Frappante, au sens propre : elle frappe l’orgueil, elle peut frapper aussi l’enthousiasme, mais aussi, paradoxalement, toute tentation de pusillanimité.

Oui, tout a déjà été dit, donc les soi-disant pionniers de la pensée n’ont qu’à bien se tenir ! Rien de tel pour découronner toutes nos idoles… Nietzsche ? Mais il n’a rien inventé ! Descartes ? Mais quel copieur ! Et Socrate, n’en parlons pas ! Sans parler de nos contemporains… Ainsi donc le savoir aurait-il toujours été là, on n’inventerait jamais rien, on ne ferait jamais que redécouvrir, retrouver, reformuler. On pense vivre un événement unique et nouveau et on se rend compte que rien n’est jamais unique, ni nouveau ; les virus, encore moins. Une fois qu’on a lu cette phrase de La Bruyère, on peut tomber dans « l’à-quoi-bon ? » : à quoi bon écrire ? A quoi bon penser, puisque l’on ne fait que re-penser, que ré-écrire, que re-dire ?

On peut aussi la lire comme un appel : toi qui es né trop tard, re-pense ! Ré-écris ! Re-dis ! Ne laisse aucun questionnement dans l’angle mort de ta génération ! Éclaire d’une lumière contemporaine tout ce savoir ! Ne crois pas prétentieusement que tu pourras l’augmenter, comme on croit augmenter la réalité, mais pense que tu pourras lui donner un sens ! Oui, tout est dit, mais si tout n’est pas re-dit, alors tout devient absurde.