Entretien avec Georges Nahon, Consultant et conférencier à Paris, Ancien DG pendant 15 ans d’Orange Silicon Valley à San Francisco 

 

Pouvez-vous nous parler de la pénurie de semi-conducteurs et de l’intervention de l’administration américaine ?

Au début de 2021 est subitement apparue une pénurie de circuits intégrés dans le monde. La première à en pâtir durement est l’industrie automobile, notamment aux USA. On parle d’une perte de 60 milliards de dollars en 2021 pour cette industrie dans le monde. Nissan et Honda s’attendent à vendre 250.000 voitures de moins en cumulé au premier trimestre 2021, en raison de cette pénurie. Selon le FT, Volkswagen a annoncé qu’il produira 100 000 voitures de moins au premier trimestre de 2021. Et les plus grands fournisseurs de puces de l’industrie que sont Infineon, NXP, Texas Instruments, Renesas et Nvidia ont observé une augmentation subite et forte de la demande. La croissance importante des véhicules électriques a augmenté cette demande pour les circuits intégrés qui gèrent les batteries, l’assistance intelligente à la conduite et les appareils de divertissement embarqués.

Les retards de production frappant la plupart des équipements électroniques haut-de-gamme seraient notamment causés par une pénurie dans l’ABF (Ajinmoto Build-up Film), une résine utilisée dans la production de microprocesseurs. Mais une partie des composants qui manquent étaient déjà très demandée même avant la pandémie. L’internet des objets, la 5G, les systèmes de conduite automobiles autonomes sont parmi les domaines les plus consommateurs de ces composants.

Pendant la première vague de la pandémie, les industriels de l’automobile avaient ralenti leur production et en conséquence les fabricants de circuits intégrés ont réorienté la leur. Revenir au rythme « normal » de production d’avant la pandémie prendra du temps. D’autant que l’augmentation de la demande de véhicules est vive. Une situation curieusement mal modélisée par les systèmes de planification et donc pas anticipée. C’est l’effet coup de fouet (bullwhip effect) bien connu chez les spécialistes de la logistique quand il devient difficile d’estimer la demande initiale du fait de la déformation de l’information de départ par chacun des acteurs de la chaine d’approvisionnement en fonction de leurs propres contraintes. La variabilité et la volatilité peuvent croître énormément. Comme un coup de fouet se propage sur la lanière en ondulations qui s’agrandissent avec la distance.

Qu’est-ce que révèle cette crise des circuits intégrés aux USA ?

La première réaction est venue des USA. Ce qui est apparu, c’est la dépendance plus forte des Américains sur des industriels étrangers pour cette ressource si importante pour l’économie. Selon l’association des industriels des semiconducteurs aux USA (SIA), la part de l’industrie mondiale détenue par les entreprises américaines a décru de 37 % en 1990 à 12 % actuellement. 

La SIA demande en conséquence au gouvernement américain d’affecter d’urgence des fonds à la recherche et à la fabrication aux US des circuits intégrés. La SAI montre du doigt les aides et les incitations données par les gouvernements étrangers pour développer des capacités de fabrication dans leurs pays. Evidemment, il est fait référence indirectement à l’Asie et en particulier à Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), Ltd. (Taiwan) et à Samsung Group (Corée du Sud) des leaders du domaine. 

Le risque est, pour les Etats, une perte de compétitivité et de souveraineté dans des domaines nouveaux et porteurs comme l’IA, la 5G/6G et le quantique. En 2020, l’administration Trump avait déjà restreint l’accès aux technologies américaines de fabrication des circuits intégrés à Huawei.

Que fait l’administration américaine face à cette crise ?

Selon la Maison Blanche, le Président Biden devrait réagir favorablement et rapidement à cette demande de la SIA. Le Congrès et le Pentagone ont déjà pris récemment des dispositions en faveur de l’industrie américaine des semi-conducteurs après avoir constaté que la dépendance à l’égard de sources étrangères pour les semiconducteurs continuait de représenter une grave menace pour la prospérité économique et la sécurité nationale des États-Unis. En effet, une grande partie de l’infrastructure essentielle du pays dépend d’appareils micro électroniques microélectroniques. Cette menace s’accentuera à mesure que les secteurs technologiques émergents, tels que l’Internet des objets (IoT) et l’IA, auront besoin de grandes quantités de composants semiconducteurs avancés. Qui plus est, la diminution de l’accent mis sur la fabrication nationale de semi-conducteurs a contribué à l’érosion de la suprématie technologique des États-Unis dans la fabrication de semi-conducteurs avancés. Le Congrès a lancé à l’intérieur de sa loi de défense une initiative « the CHIPS for America Act ». Ce projet de loi met en place des investissements et des incitations pour soutenir la fabrication, la recherche et le développement de semi-conducteurs aux États-Unis et la sécurité de la chaîne d’approvisionnement correspondante.

Pourquoi les Etats ont-ils de plus en plus l’air de vouloir intervenir davantage dans la technologie, son encadrement et son développement ?

En plus des USA, de la Chine et du Japon, la participation des gouvernements dans l’orientation et le financement de la recherche technologique revient au-devant de la scène dans plusieurs pays depuis quelque temps. L’émergence de nouvelles technologies prometteuses et pleines d’enjeux économiques et sociétaux, de l’IA au quantique en passant par les progrès en biotechnologie constitue la nouvelle frontière. Ces développements présentent de nouveaux défis inédits (dont seulement une partie est anticipée) avec beaucoup d’inconnues et où le seul recours aux enseignements du passé s’avère peu opérant. 

Les Etats veulent que leurs entreprises « nationales » et leurs chercheurs atteignent cette nouvelle frontière en bon ordre et dans les meilleures conditions de compétitivité en conservant leur souveraineté comme cela a été le cas pour le nucléaire en France, par exemple. 

L’internationalisation de la recherche et développement et la perméabilité rapide des échanges entre chercheurs dans le monde a changé la donne depuis la deuxième guerre mondiale dans le domaine de la recherche scientifique et technologique. Tout va plus vite, mais demande de plus en plus de moyens pour aboutir, ce qui justifie que la recherche privée ait besoin d’être soutenue, voire orientée par les puissances publiques prêtes à prendre de plus gros risques que le privé, et sur le plus long terme.

En France par exemple, pour ce qui concerne l’informatique quantique, on a vu en janvier 2021 le lancement par le Président Macron d’un plan à 1,8 milliard d’euros investis sur cinq ans pour que la France atteigne une « souveraineté technologique » dans ce domaine en pointe de l’informatique. Et en novembre 2018 la stratégie nationale française de recherche en intelligence artificielle (IA) avait été annoncée avec un financement par l’Etat de 665 millions d’Euros d’ici à 2022.

Par ailleurs, l’actualité est riche en ce moment sur la question de la règlementation des acteurs de la technologie notamment les Big Tech américaines. Il s’agirait de réglementer certains de leurs services dont les réseaux sociaux, leurs pratiques commerciales et concurrentielles. On s’intéresse même à la règlementation des technologies émergentes comme c’est le cas par exemple pour la reconnaissance faciale et d’autres applications de l’IA ou la recherche d’une utilisation éthique de CRISPR-CAS9 qui une technologie d’édition du génome.

Mais parallèlement on voit curieusement resurgir des discussions sur l’utilité ou l’efficacité de l’intervention des Etats dans la recherche technologique. Elles ont probablement été suscitées par la crise de la pandémie et par les difficultés de la science et de la technologie, à prévoir, anticiper, maîtriser l’épidémie et apporter rapidement des solutions (ce qui semble être dans le secteur de la santé un mauvais procès d’intention vu la vitesse exceptionnelle avec laquelle des vaccins ont été mis au point et utilisés à très grande échelle).

Que disent les détracteurs de l’intervention étatique dans le développement de la technologie ?

Dès 2011, l’économiste américain Tyler Cowen publiait un ouvrage appelé “The Great Stagnation,” (la grande stagnation) qui pointait sur le ralentissement du progrès scientifique et technologique depuis le début des années soixante-dix. Comme pour apporter de l’eau au moulin de Tyler Cowen, un article « Great Ideas Are Getting Harder to Find » dans l’American Economic Review en 2020, disserte sur le fait que les grandes idées deviennent difficiles à trouver.

 

Le point est que la croissance de la productivité américaine de 1870 à 1970 a été causée par des changements technologiques et des séries d’innovations uniques et en rupture dont la nature ne se reproduira plus, car le contexte a fondamentalement changé. Il faudrait investir beaucoup plus en R&D pour arriver à des résultats équivalents à ceux d’hier, que certains qualifient d’innovations à l’accès facile (« low hanging fruit« ). En un mot, la productivité de la recherche diminuerait à notre époque. Car la recherche qui  » trouve » facilement est une affaire du passé. On n’avait certes pas tout trouvé à l’époque, mais l’argument est que la majorité des innovations depuis lors ont été des améliorations, et non des avancées en rupture. Et le lien entre la recherche scientifique et la technologie destinée aux usages à grande échelle comme internet ou les smartphones se serait affaibli. Les améliorations apportées à la vie de tous les jours n’auraient été qu’incrémentales, plutôt que révolutionnaires. Comme Peter Thiel, une célébrité de la Silicon Valley, se plaignait de la faible importance des innovations récentes, « nous voulions des voitures volantes et ce que nous avons obtenu, c’est 140 caractères » (référence au Twitter par SMS des origines).

Il y aussi eu l’apparition récemment d’une certaine défiance à l’encontre de la science et de la technologie qui a été amplifiée par la Covid-19. La politisation et la désinformation érodent la confiance. Les problèmes éthiques posés par les nouvelles technologies, par exemple avec l’IA, accentuent la baisse de confiance.

Par ailleurs, les accusations contre les agissements et les postures des Big Tech n’arrangent pas les choses. Et l’activisme d’employés de la tech contre la priorité donnée aux profits plutôt qu’au bien de la planète et de la société questionnent le bon usage et la bonne utilité du progrès technologique produit par leurs employeurs. Les allergiques à l’Etat disent eux : certes, les Big Tech posent des problèmes, mais l’intervention de Big Gouvernement serait pire. Le remède pire que le mal en quelque sorte. La légitimité de l’intervention des Etats dans le secteur de la technologie est régulièrement questionnée au même titre que la compétence de ses représentants et la confiance dans les objectifs poursuivis ne fait pas l’unanimité. Mesurer le succès des grands projets des Etats dans la R&D technologique est une question récurrente Avec un manque de clarté endémique car il est très compliqué de définir comment mesurer le progrès d’une façon précise qui recueille l’assentiment de la plupart des observateurs

Qu’est ce qui est spécifique et positif dans la relation des États avec la technologie?

Il y a les objectifs des ministères de la défense qui correspondent naturellement à des préoccupations du secteur public uniquement. Au moins au départ. On se souvient que de très belles réalisations ont trouvé leurs racines dans des projets de la puissances publique comme ce fut le cas pour internet grâce l’armée américaine. Et un bon nombre de ces réalisations ont ensuite débordé dans la vie civile. Et il y en a eu dans beaucoup de pays dont l’Europe et la France. Les gouvernements ont, eux, des objectifs stratégiques et humanitaires quand ils soutiennent la recherche et le développement technologiques. Ils veillent à préserver la souveraineté, la compétitivité industrielle, préparer l’emploi de demain. Ils s’intéressent aussi à des objectifs pour le bien commun qui intéressent beaucoup moins la R&D privée. 

Lancer de grands programmes de R&D audacieux avec de grands paris sur l’avenir permet aussi aux Etats de stimuler l’intérêt pour la recherche auprès de personnes brillantes, d’en former davantage et surtout de les garder dans le pays face aux sirènes des riches concurrents du secteur privés des très grands pays.

Une autre préoccupation est d’éviter que certaines entreprises technologiques privées déjà très puissantes, voire invincibles – au moins au niveau d’une génération – bloquent certains domaines par des technologies propriétaires, opaques et fermées qui s’améliorent continuellement grâce à des effets de réseau. Le risque est que ces entreprises soient tentées d’arrêter d’innover dans la mesure où personne ne peut se mesurer à leur puissance. Il suffit de regarder l’effort considérable en R&D des Big Tech pour apprécier la pertinence de cette préoccupation. Amazon aurait investi 42 mds$ en R&D en 2020 soit18.95% de croissance par rapport à 2019. Alphabet Google aurait investi 35,931mds$ en 2020 soit 24,6% de croissance par rapport à 2019. Apple aurait investi 18,75 mds$ en R&D en 2020 soit 15,38 % de croissance par rapport à 2019.

Les gouvernements, la technologie et les marchés : une coopération délicate, mais nécessaire ?

Que ce soit pour règlementer, encadrer les développements technologiques ou participer directement à leurs développements, la participation et le leadership des Etats est indispensable, ne serait-ce que pour aligner là où c’est approprié, la technologie avec des objectifs tournés aussi vers le bien public, la recherche nationale publique et privée et l’intérêt des entreprises nationales.

Les effets des réglementations peuvent s’avérer parfois contre productifs, car elles peuvent être focalisées sur des situations de marché et d’environnement scientifique et technologique considérées comme immuables, alors que, par exemple, les marchés se transforment plus rapidement que l’on peut les réglementer. Un équilibre semble donc à rechercher continuellement entre l’autoréglementation par les acteurs des marchés et les règlementations édictées par les Etats. 

Il faut en effet faire aussi confiance aux marchés qui savent corriger des anomalies et des aberrations, y compris celles venant de la puissance publique. Il est en effet notoire que les marchés sont bien plus agiles que la puissance publique et peuvent transformer rapidement le panorama réglementé par les Etats et déplacer le terrain de jeu si les règles ralentissent les innovations et des disruptions. 

Le de facto (des marchés) est parfois préférable au de jure (des puissances publiques). Et pour ce qui concerne la participation des Etats dans le développement de technologies innovantes, rien à ce jour ne peut vraiment remplacer leurs interventions pour préserver l’intérêt commun, protéger la souveraineté, la compétitivité scientifique et industrielle nationale et faire des paris massifs sur le long terme. Car dès que ça cloche, même les partisans les plus libertariens et anti-establishment tapent à la porte des Etats. Comme on peut le voir aux USA avec la crise liée à la pénurie actuelle de semi-conducteurs.

Georges Nahon

Conseil en Technologie et Innovation

Auteur, conférencier, éditorialiste

Mes remerciements à mes sources dont:
The New York Times, The Economist, Bloomberg, American Economic Review, ExtremeTech
Michelle Shevin  The Public Interest Technology Catalyst Fund
Greg Ip The Wall Street Journal
Robert Gordon Northwestern University
Nicholas Bloom American Economic Review
Charles I. Jones      American Economic Review
John Van Reenen  American Economic Review
Michael Webb American Economic Review
Joel Hruska  ExtremeTech
Justin Fox Bloomberg