Tribune de Jean Dumonteil, secrétaire général du Global Local Forum, spécialiste des politiques publiques territoriales

Un débat sur « la situation dans les Ehpad à l’issue des deux périodes de confinement de l’année 2020 » a été organisé à l’Assemblée nationale, le 13 janvier dernier. À cette occasion, la ministre déléguée chargé de l’Autonomie, Brigitte Bourguignon, a annoncé un plan d’investissement en faveur des Ehpad, doté de 2,1 milliards d’euros sur cinq ans, soit cinq fois plus que les volumes de subventions antérieurs. Sera-ce suffisant pour faire face à la déferlante qui s’annonce ? En 2019, la France comptait 1,5 million de personnes de 85 ans et plus. A l’horizon 2050, elles seront 4,8 millions. En 2016, près 7.500 Ehpad accueillaient plus de 600.000 personnes âgées. Selon le département des études du ministère de la Solidarité et de la Santé, à pratiques inchangées, 108.000 seniors de plus sont attendus en Ehpad d’ici à 2030 (étude Drees décembre 2020). Parallèlement, plus de 800.000 personnes âgées en perte d’autonomie bénéficient des prestations d’un service d’aide et d’accompagnement à domicile.

Répondre aux besoins quantitatifs est nécessaire, mais pas suffisant. Il est temps de repenser les modèles de prise en charge des personnes âgées dépendantes. Le modèle actuel des Ehpad a montré ses failles et doit évoluer. Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Non. Les créations d’Ehpad sont aujourd’hui contingentées par les A.R.S. et les collectivités locales interviennent en ordre dispersé avec des compétences éclatées entre les conseils départementaux et le bloc communal (communes et intercommunalités). L’étanchéité est tellement forte entre structures d’hébergement et soins à domicile que, lors du confinement du printemps 2020, les familles qui avaient proposé de reprendre à leur domicile leurs aînés s’étaient heurtés à une menace de non-retour en Ehpad. Sortons de nos rigidités administratives et regardons ce qui marche dans d’autres pays. En Europe du Nord, ce sont la plupart du temps les mêmes structures locales qui gèrent l’ensemble des services au grand âge, à domicile et en établissement, facilitant la fluidité selon les besoins des aînés et des familles. Les réseaux de solidarité sont aussi plus actifs et prennent en compte l’ensemble des conditions de vie des aînés (lien social, culture, mobilité…). Les vieux ont droit de cité.

Un manque de personnel de plus en plus criant

L’évolution des structures et des politiques restera insuffisante si on ne promeut pas les métiers du “care“, du “prendre soin“. Selon le ministère des Solidarités et de la Santé, 830.000 équivalents temps plein sont employés auprès des personnes en perte d’autonomie. Mais, en 2019, 63 % des Ehpad déclaraient avoir au moins un poste non pourvu depuis plus de six mois. En France, le taux d’encadrement est de 0,6/1 contre 1,2/1 en Suisse. Et chez nous, l’absentéisme s’élève à 10% avec un taux d’accident du travail deux fois supérieur à la moyenne nationale. Bien avant la pandémie, en 2017, un mouvement de grève s’était répandu dans les Ehpad, dénonçant le manque de personnel et les risques de maltraitance que cela pouvait entraîner. Le ministère des Solidarités et de la Santé avait alors diligenté plusieurs missions d’étude. L’ancienne ministre Myriam El Komri a remis un rapport au gouvernement, en octobre 2019, prônant un plan de mobilisation nationale pour l’attractivité des métiers du grand âge. Elle proposait alors de lancer une campagne nationale de communication pour changer le regard de la société sur les personnes âgées et les métiers du grand âge aujourd’hui méconnus et dévalorisés et de refonder les filières professionnelles. Avec le surgissement de la pandémie, il ne s‘est rien passé, car les priorités ministérielles vont à la gestion quotidienne de la crise sanitaire. La situation ne s’est guère améliorée et le problème reste entier. 

Bref, le diagnostic a été fait et les recommandations établies. Mais le pilotage par les services de l’État et les A.R.S., comme c’est le cas aujourd’hui, ne marche plus. L’État ne pourra pas tout faire tout seul. Il est même le plus mal placé pour le faire. Sur ce sujet comme tant d’autres il est urgent de redonner l’initiative aux collectivités territoriales qui connaissent les besoins sociaux de leur territoire. C’est à l’échelle des bassins de vie qu’on pourra mieux gérer les politiques du “care“, en décloisonnant la gestion des structures d’hébergement et les services à domicile, mais surtout en pensant la place de nos aînés dans notre société et la façon dont nous prenons soin d’eux, dans la proximité retrouvée.