Alors que le deuxième tour des élections municipales a eu lieu, les maires des 36 000 communes françaises font face au défi que constitue l’aménagement territorial. Cela est l’occasion de rappeler combien l’espace, les distances, les proximités, avec les imaginaires qui leur sont associés, sont des enjeux politiques, sociaux, générationnels, territoriaux, environnementaux et économiques.

Or, à la lecture de nombreux programmes de candidats en campagne, il pourrait être à craindre que cet aménagement soit mené sous le prisme de la segmentation et de la catégorisation : les commerces, les musées, les personnes âgées, les jeunes, les écoles, les entreprises, les familles, les startups, les artisans, etc. Nous adorons ranger le réel dans les tiroirs de notre esprit, ces petits tiroirs bien rodés et bien étiquetés. Cela est tellement plus simple et plus ordonné… René Descartes ne disait-il pas que ce qui est vrai, c’est ce qui est clair et distinct ? Sauf que cela revient à passer à côté du caractère fondamentalement hybride de la réalité. Cela fait un certain temps que nous passons à côté de la réalité par peur de ce qui est hybride, c’est-à-dire mélangé, hétéroclite, contradictoire, par angoisse de ce qui n’entre pas dans nos cases[1]. Mais celui qui mène des politiques publiques par catégorie est voué non seulement à connaître l’échec, mais aussi à prendre la responsabilité de développer une société dangereusement fragmentée.

Qu’est-ce que serait une politique publique hybride ? Ce serait une politique publique qui ne découpe pas les électeurs, les thématiques, les territoires, les enjeux pour les ranger dans des cases ; autrement dit, c’est une politique publique qui métisse les intérêts particuliers pour construire l’intérêt général. Concrètement, si vous pensez la banlieue indépendamment du cœur de ville ; les personnes âgées, en dehors des jeunes actifs ; les commerces, sans les lieux culturels et sportifs ; l’écologie sans l’économie ; la mobilité des uns sans la mobilité des autres, vous créez des fractures et vous ne dépassez ni les contradictions ni les logiques identitaires de chacun.

La véritable question à se poser face à un projet politique n’est pas tant de savoir à quel parti ou à quel courant idéologique il appartient, mais plutôt quel degré d’hybridation il est parvenu à imaginer entre l’économie qui va de l’artisanat au numérique en passant par l’agriculture et l’industrie, l’exigence sociale, temporelle et spatiale, les territoires, la culture, les générations ou l’écologie ; des mondes qui ont des logiques souvent, pour ne pas dire systématiquement, contradictoires.

Pourquoi construire des maisons de retraite éloignées des centres-villes ? Pourquoi ne pas imaginer des musées-salles de sport ? Des commerces-parcs d’attraction ? Des gares-potagers ? Des incubateurs de startup-crèches-maisons de retraite ? Des théâtres-auberges de jeunesse ? Des restaurants-écoles d’informatique ? Puisque le monde est naturellement hybride, respectons sa nature et hybridons les économies, les usages, les générations, les mobilités et les habitants. Face à la fragmentation de la société, la seule réponse possible réside dans l’hybridation. C’est cela, l’idéal du creuset républicain.

Si le territoire est pensé en silos, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait de moins en moins de « vivre ensemble » et de mixité sociale, générationnelle, territoriale et économique. L’hybridation comme boussole des politiques publiques est le devoir infrangible des élus.

Pour aller plus loin : Gabrielle Halpern, Tous centaures !  Éloge de l’hybridation, © Editions Le Pommier, Paris, 2020.

[1] Gabrielle Halpern, Tous centaures !  Éloge de l’hybridation, © Editions Le Pommier, Paris, 2020.