Interview de Marie-Cécile Naves, Directrice de recherche à l’IRIS, autrice de Géopolitique des États-Unis (Eyrolles, 2018) et de Trump, la revanche de l’homme blanc (Textuel, 2018), « La démocratie féministe. Réinventer le pouvoir » (Calmann-Lévy, 2020)

 

Vous venez de publier « La démocratie féministe. Réinventer le pouvoir » aux éditions Calmann-Lévy. Comment y définissez-vous le féminisme ?

Le féminisme est un engagement en faveur de l’égalité des femmes et des hommes dans l’accès aux droits et aux ressources, et en faveur de l’émancipation, de la liberté de choix de toutes et tous. Cet engagement s’appuie sur la recherche scientifique, le militantisme, l’expertise d’expérience des individus et des groupes pour mettre au jour, comprendre et combattre les discriminations directes et indirectes, volontaires et involontaires, contre des personnes en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle réelle ou supposée. Le féminisme permet aussi de réfléchir, plus largement, à partir d’un point de vue « gender conscious », en d’autres termes de « chausser les lunettes » du genre pour saisir le réel dans sa complexité et fournir des outils aux décideurs sur l’ensemble des sujets de l’agenda politique. Par exemple, la destruction de l’environnement, l’exploitation de la nature procèdent en partie d’une logique commune à celle de la domination des femmes. Entre autres, le concept de « masculinité hégémonique » de R. Connell est utile pour comprendre cet enjeu.

Plus encore, parce que les oppressions ne s’ajoutent pas les unes aux autres, mais s’imbriquent et se génèrent les unes les autres, il est important de promouvoir des outils d’analyse transversaux, dont le genre. Depuis les travaux de la juriste Kimberlé Crenshaw ou encore de la professeure de littérature bell hooks, le concept critique d’intersectionnalité permet de dévoiler et conscientiser ces dynamiques – le genre croise la « race » et la classe – et aide à dés-essentialiser les individus et les groupes, à dé-figer les identités et les parcours de vie. Un exemple très concret : pour comprendre la sociologie électorale, et pour élaborer des politiques publiques plus efficaces et en phase avec les besoins des citoyennes et citoyens, il est impératif de croiser genre, sexe et origine dans l’analyse des résultats. C’est cela aussi, la démocratie.

 

Dans quelle mesure le féminisme peut-il permettre de réinventer la démocratie, de lui redonner un sens et de la vigueur ?

Le système patriarcal est de plus en plus défié. La dénonciation des injustices et des violences de genre gagne un nombre croissant de régions du monde. Criminalisation de l’avortement, impunité du viol et du harcèlement sexuel, féminicides, discriminations salariales et économiques, non-mixité professionnelle, absence de parité, relégation des femmes à la vie domestique et maritale, lesbophobie et transphobie : aux Women’s Marches et à #MeToo, il faut ajouter les manifestations en Argentine, au Brésil, au Chili… les mobilisations féministes, dans la diversité de leurs revendications, se sont multipliées ces dernières années et le rejet de l’intolérable, vécu intimement et collectivement, est aujourd’hui largement visibilisé, médiatisé et relayé.

Les demandes de réforme des lois patriarcales en Algérie avec le « carré féministe » du Hirak, en Tunisie, les revendications, au Chili ou au Liban contre la corruption, contre les injustices sociales et pour la démocratie montrent que la lutte contre les inégalités de genre est un ressort de contestation au sens large. Les femmes sont souvent en première ligne pour promouvoir la liberté, faire tomber oppressions et conservatismes. On le voit aussi avec les étudiantes et lycéennes, nombreuses dans les manifestations pour le climat, notamment.

Les féminismes du XXIe siècle sont, avec d’autres types d’engagement, porteurs d’une forte capacité mobilisatrice, en train de dessiner les contours d’un nouveau moment émancipateur pour toutes et tous, promouvant le projet politique d’un monde durable. La lutte contre les inégalités liées au genre et fondées sur les normes de genre est alors une ressource pour une contestation élargie, permettant d’articuler toutes les indignations, toutes les revendications d’émancipation et de soutenabilité, contre les projets politiques prédateurs sur les autres et sur la planète. Le féminisme remet du politique dans les relations humaines, crée du commun, permet le débat. Il s’appuie pour ce faire sur l’expérience et l’imagination collectives, en mobilisant toutes les ressources possibles d’indignation, de résistance, de colère, mais aussi d’inventivité, de création, qu’elles soient intellectuelles, corporelles ou spirituelles.

Le féminisme est ainsi indispensable pour penser et gérer les grandes crises planétaires que nous connaissons. Des projets politiques inspirés de « l’éthique du care » ou ceux du « Green New Deal », qui s’appuient sur le développement durable et la reconnaissance de nos interdépendances, de tous les liens qui nous unissent, en sont des illustrations inspirantes, comme l’est également le soft power, ou diplomatie d’influence, des Nations Unies avec l’Agenda 2030.

C’est aussi un style de pouvoir, une manière de gouverner, d’être gouverné. C’est un nouveau leadership, d’ores et déjà porté par de nombreuses figures inspirantes, féminines et masculines. Ce leadership n’est pas doux, il est combatif, il est exigeant. Mais il est aussi respectueux, participatif et ouvert.

Réciproquement, les crises actuelles transforment le féminisme, le font évoluer, lui permettent de s’adapter aux nouvelles attentes, l’incitent à être plus inclusif, malgré les divisions qui le traversent mais qui font sa richesse et son dynamisme depuis plus de deux cents ans.

 

Vous travaillez également beaucoup sur les Etats-Unis. De quoi les élections américaines sont-elles le nom ? Que disent-elles du politique ? Serait-on justement à la fin d’un cycle politique qui serait suivi par un nouveau cycle, porteur d’espoir, et susceptible de redonner du sens à la démocratie ?

Les élections qui se terminent ont montré au moins deux choses. Premièrement, la participation record, ainsi qu’un dépouillement très efficace quoique compliqué et sous pression, en plein Covid19, sont un gage de bon fonctionnement de la démocratie, malgré quatre années d’une présidence Trump qui n’a cessé de miner les institutions, disqualifier le débat, les médias, la science. Mais la participation est également en forte hausse chez les électeurs de Trump : c’est la preuve que son projet et son leadership néo-fascistes séduisent car en quatre ans, ils ont eu le temps de le connaître. Le trumpisme est bien installé dans la société américaine et fait des émules dans toutes les démocraties. Néanmoins, c’est dans le camp adverse que la mobilisation a été la plus forte et le vote Biden, c’est avant tout un vote anti-Trump (alors que le vote Trump est un vote d’adhésion).

Or, et deuxièmement, cette riposte anti-Trump procède en partie d’un engagement militant ravivé depuis quatre ans : l’anti-racisme, le féminisme, les manifestations pour le climat ou pour la science ont été particulièrement forts, notamment dans la jeunesse. Ils ne viennent pas de nulle part, ils sont aussi le fruit d’un savoir-faire militant ancien mais qui s’est mobilisé d’autant plus dans l’Amérique de Trump. C’est ce militantisme, en partie ancien et en partie nouveau, qui fait émerger de nouvelles figures au parti démocrate, comme par exemple AOC. Le féminisme, en particulier, a été la première force de contestation de Trump, dès janvier 2017 : la première Women’s March a assemblé quatre millions de personnes aux États-Unis, c’est considérable. Ces mouvements ne fonctionnement pas en silos, ils promeuvent au contraire un nouvel universel, plus inclusif, et s’appuient pour ce faire sur une épistémologie intersectionnelle, afin de défendre un agenda transversal.

Cette élection américaine est une revanche du politique. En ce sens, elle est source d’enseignements pour nous, de ce côté-ci de l’Atlantique.