Pensez-vous que les comportements des touristes, des voyageurs, vont changer ?

Oui, nous devrions prendre des réflexes différents ; Nous allons probablement assister à une vraie distinction entre vacances et voyage.

Les vacances se feront près de chez soi et les voyages à l’étranger seront moins fréquents et sans doute de meilleure qualité (moins de monde, plus de temps, moins de pollution). Dans cette hypothèse, nous voyagerons moins souvent, mais plus longtemps et surtout différemment. Il y aura d’une part les vacances, dans une logique d’échange avec les siens dans la droite ligne de la filmographie française récente, type Petits Mouchoirs, et l’un des gagnants de ce modèle sera sans doute AirBnb.

Entre les deux, il y aura les vacances à l’étranger, chaînons de liaison indispensable entre les deux modes d’évasion. On y trouvera principalement les clubs de vacances au soleil, réinventés sur l’autel d’une triple approche : être débarrassé de toutes les problématiques de logistique domestique, avoir des activités à profusion à disposition, et surtout être ouvert sur le pays qui vous reçoit pour combler sa quête de sens.

Vient ensuite le Voyage de découverte, axé sur un modèle d’itinérance qui va également en voir ses codes modifiés. Vous savez, l’un des symptômes du Covid-19, est la perte du goût. Mais cette perte du goût est multidimensionnelle, c’est aussi la perte du goût des autres et des saveurs d’ailleurs. Nous avions oublié que le voyage n’est pas un produit de consommation courante. Le voyage développe l’altérité, le goût de l’autre, le goût de l’apprentissage, le goût de la compréhension, de la sensation. Le voyage, c’est autant l’école de la compréhension du monde que de celle la compréhension de soi ! Cela va donc créer une rupture avec l’évasion du paraître, où l’on partait en voyage pour se montrer au travers de selfies sur les réseaux sociaux au bord de la piscine ou sur la plage ! Nous étions dans un tourisme déclaratif, un tourisme de statut social qui devrait disparaître au profit du goût du voyage authentique, au profit de la véritable découverte des destinations. On va passer d’un tourisme narcissique vu de dos, où l’on occupait l’essentiel de l’écran à un tourisme de face, où l’on va devoir accepter d’être tout petit dans le paysage On voyagera pour sentir, pour ressentir, pour comprendre, être à l’écoute des autres ; ce sera un tourisme plus lent, et non plus un tourisme de collection. Passer de la consommation à la compréhension. On va tuer le touriste pour réinventer le voyageur !

Dès lors, les voyageurs prendront des décisions plus documentées : cela va renforcer l’intérêt de passer par un professionnel du voyage, qui aura une juste appréciation de la destination, des prix, de la situation sanitaire locale, etc. Non, on n’est pas tous médecins, de même que tout le monde n’a pas une connaissance fine du voyage ! Le métier d’agent de voyage peut retrouver une légitimité, au travers de l’expression et de l’affirmation d’une vraie expertise et aussi de vrais engagements aux côtés du client.  Si le conseilleur n’est pas le payeur, il doit à minima en être « l’assisteur ».

 

Et du côté des acteurs du tourisme ? Vont-ils modifier leurs comportements ?

Sur cette question j’ai une conviction, c’est que cette crise va nous amener à réinstaller de la confiance et de la considération entre les différents acteurs : que ce soit les agences de voyage, les tours opérateurs, les compagnies aériennes ou les hébergeurs, ils ont tous un enjeu commun. Avant, il y avait des guerres fratricides. Mais aujourd’hui, ils sont dans la même logique, le même combat. Ils sont interdépendants et ils le reconnaissent. C’est la première fois que l’on sent cette logique du « tous unis, car tous utiles ». Tout va devoir se recomposer différemment. Il est certain que nous allons essuyer des pertes dans cette guerre, – à la guerre, d’ailleurs, ce sont souvent les plus vaillants qui disparaissent -. Il y a une évidence à être dans une réflexion collective, dans une bienveillance envers les confrères ; l’affrontement serait mortifère pour tous !

Au-delà les mots clefs de la réinvention seront agilité et compression des couts sur fond de démocratisation de la digitalisation et surtout d’un principe de vérité et de transparence, voire de maturité dans la relation aux clients.

Les clients font évidemment partie de cette réinvention. Le monde de demain sera beaucoup plus orienté vers un tourisme responsable, un tourisme plus éthique ; où l’on reconsidérera l’apport aux destinations. Il faudra qu’il y ait une vraie dynamique d’économie circulaire dans les hôtels à destinations. Les acteurs du tourisme vont être naturellement des vitrines de cet élan écologique, intégrant des notions d’immersion pour les uns, de partage pour les autres, mais aussi des chaînes de responsabilité allant de la réinvention des techniques agricoles (permaculture, agroforesterie) aux modèles artisanaux (valorisation des savoirs locaux) aux transitions de matériaux (développement du bambou à la place du plastique), le tout sous couvert de changement des modèles énergétiques (en intégrant le photovoltaïque ou la géothermie) ou la préservation et le traitement des eaux.  C’est intéressant d’imaginer que le long cours va favoriser les circuits courts.

Au final le tourisme peut être au cœur du modèle de réinvention de tous les modèles !

 

Finalement le tourisme est au cœur de la mondialisation ?

Au-delà de l’impact PIB, le tourisme représente plus de 10% des emplois dans le monde. Vous l’avez compris, l’ensemble de nos comportements, de nos besoins et des usages vont changer après cette crise sanitaire et vont donc modifier non seulement les hommes, les acteurs, mais aussi leur rapport au monde.

Les paradigmes vont changer, comme après le 11 septembre. Souvenez-vous à l’époque, les contraintes sécuritaires se sont imposées, les contrôles renforcés et la géopolitique en a été bouleversée. Après le Covid-19, le passeport sanitaire va s’imposer, les frontières réapparaître, et le monde que nous avons cru aseptisé et lissé de toutes différences, va également reprendre toutes ses couleurs, se réenchanter de toutes ses traditions et cultures.

Il nous appartiendra alors, à nous, les professionnels du tourisme, d’être les acteurs d’une mondialisation apaisée, porteuse d’échange équitable, tant entre les acteurs eux-mêmes qu’au profit des populations à destination. Voyager ne sera plus seulement la démonstration de bien être individuel, mais bien l’expression d’un partage vertueux.

 

Interview de Jean-Pierre Nadir,
Fondateur du portail web Easyvoyage.com
par Brice Soccol pour confiNews.fr

 

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