Cette tribune peut paraître décalée aujourd’hui, à l’heure du Covid-19, mais c’est dès aujourd’hui que nous devons nous interroger à long-terme et préparer l’avenir !

 

Savez-vous comment on dit « retraite » en espagnol ? « Jubilacion »… Un mot dont l’étymologie latine nous indique qu’il s’agit d’un « chant d’allégresse ». Rien à voir, donc, avec notre terme français de « retraite », que la féroce étymologie latine associe à l’action de « retirer ». Une langue est toujours également une vision du monde…

Mais comment pouvons-nous accepter que ce soit ce terme qui exprime notre vision du rôle et de la place d’une part croissante de notre population ? Cette idée de retrait est terrible ; l’expression de « maisons de « retraite » » est tellement effroyable qu’il est fou que nous ayons eu l’idée de les nommer ainsi. Le sigle impersonnel et froid « EHPAD » n’arrange pas les choses. Pourquoi « retirer » ces générations de notre société ? Pourquoi parlons-nous toute la journée d’inclusion, de mixité sociale, – alors que très souvent, malheureusement, ce qui est fait en ce sens relève plutôt de la « juxtaposition sociale », c’est-à-dire que les individus coexistent, mais ne se rencontrent pas -, et avons-nous tant de mal à embrasser les personnes âgées dans notre société ? Quand prendrons-nous enfin au sérieux le grand défi de l’hybridation générationnelle[1] ?

L’aménagement urbain, les services publics, les produits, l’immobilier, les loisirs, les mobilités ou encore les usages : tout doit être repensé, tout doit être réinventé, parce que la transition démographique[2] et le vieillissement de la population qu’elle entraîne, va fortement bouleverser notre société. Il faut que les décideurs publics cessent de considérer les personnes âgées comme une « case » de leur programme ou plan d’action politique ; de la même manière, il faut cesser de considérer la « silver economy » comme un secteur d’activité spécifique, car c’est la meilleure manière de créer des fractures et une société en silos. A force de catégoriser les populations, les décideurs publics et privés s’empêchent de penser et de construire une véritable hybridation générationnelle.

Et si les maisons de retraite étaient aussi des incubateurs de startups, des crèches, des musées et des salles de sport, cela aboutirait-il vraiment à une confusion des choses ? Pourquoi avons-nous toujours besoin de ranger les gens, les choses, les idées, les cultures, les produits, les services, les usages, dans des cases ? Ne voyons-nous pas que ces étiquettes que nous croyons rassurantes et que nous passons nos vies à coller sur les autres et sur les choses, nous font complètement passer à côté de la réalité du monde ? Ne comprenons-nous pas qu’elles nous conduisent, malgré nous, à faire mal à cette réalité, en la découpant en morceaux ? Nous abordons le monde avec un cerveau en forme d’armoire avec tiroirs. Nous sommes soumis à une « pulsion d’homogénéité »[3] qui nous fait systématiquement ranger dans la même boîte les choses ou les gens qui se ressemblent : on met les startups avec les startups, les personnes âgées avec les personnes âgées, et ainsi de suite ! A force de vouer depuis des siècles un culte à l’identité, – à l’identique -, nous avons oublié que le monde est fondamentalement hybride, c’est-à-dire hétéroclite, mélangé, contradictoire, et que dans un monde hybride… il faut apprendre à s’hybrider et à hybrider[4] !

Hybridons les maisons de retraite avec les musées, les restaurants, les salles de sport, les crèches, les incubateurs de startup et les théâtres, pour qu’elles accueillent d’autres publics, pour qu’elles soient des lieux de vie, des terrains d’apprentissage, des leviers de rencontres et de croisement. Il ne s’agira pas de se contenter de juxtaposer des espaces, des publics, des usages, mais de créer les conditions nécessaires aux rencontres entre toutes ces personnes, tous ces usages, toutes ces activités, malgré leurs différences, malgré – parfois – les contradictions, afin qu’il y ait métamorphose de chacun par le contact de l’autre. Pour que les personnes âgées n’aient plus à se retirer du monde, nous allons devoir innover pour qu’elles restent, pour qu’elles reviennent, pour qu’elles se métamorphosent et qu’elles nous aident nous aussi à nous métamorphoser. Et ces maisons de retraite se transformeront en « maisons de jubilation » ! L’hybridation générationnelle n’est pas seulement un devoir, elle devrait être un droit humain fondamental !

[1] Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.

[2] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/l-hybridation-generationnelle-au-coeur-des-entreprises-et-des-politiques-publiques-861520.html

[3] Halpern Gabrielle, Penser l’Hybride, Thèse de doctorat en philosophie, 2019 (Ecole Normale Supérieure); http://www.theses.fr/2019LYSEN004

[4] Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.