« Les masses se laissent convaincre non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils font censément partie (…). Ce que les masses refusent de reconnaître, c’est le caractère fortuit dans lequel baigne la réalité. Elles sont prédisposées à toutes les idéologies parce que celles-ci expliquent les faits comme étant de simples exemples de lois, et éliminent les coïncidences en inventant un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. La propagande totalitaire fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence. La principale infirmité de la propagande totalitaire, c’est qu’elle ne peut satisfaire le désir qu’ont les masses d’un monde complètement cohérent, compréhensible et prévisible, sans entrer en grave conflit avec le sens commun (…). Le bon sens nous dit que c’est précisément cette cohérence qui n’est pas de ce monde ».

Hannah Arendt, « Le système totalitaire », Les origines du totalitarisme, Traduction de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, Editions du Seuil, 1972, p. 78.

 

Ce texte d’Hannah Arendt est d’une terrible actualité, parce qu’elle a su si bien analyser les origines du totalitarisme qu’elle a pu en exprimer les lois éternelles. Le totalitarisme n’a pas changé, – même sous l’effet des technologies les plus avancées et des progrès de la science les plus significatifs -, parce qu’il repose sur un besoin viscéral de ce qu’Arendt appelle « les masses » : à savoir, le besoin de cohérence, de compréhensible, de prévisible. Manque de chance, le monde, la vie, ne sont ni cohérents, ni compréhensibles, ni prévisibles. Le Covid-19 nous l’a encore prouvé, si besoin était. Les fake news, le complotisme, les idéologies remplissent la mission d’expliquer, de prévoir et de rendre le monde cohérent. D’où leurs incroyables succès…

Il est intéressant d’écouter, de lire et de voir à la radio, à la télévision, sur internet et sur les réseaux sociaux des discours, des personnages, des partis politiques, des technologies, qui répondent à ce besoin viscéral de cohérence, de compréhension et de prévisibilité, de manière tout à fait délibérée et consciente. Ces discours sont attendus comme le Messie. A l’inverse, les femmes et les hommes politiques, les intellectuels, les scientifiques qui feront part, avec humilité, de leur impossibilité de prévoir ce qui arrivera demain, d’expliquer ce qui nous arrive aujourd’hui et d’apporter de la cohérence dans ce qui nous est arrivé hier, sont voués aux gémonies ou ils ne sont tout simplement pas écoutés.

Alors, que faire ? Nombreux sont ceux qui préconisent de développer l’esprit critique, en particulier celui des enfants, – seule clef contre le complotisme et les idéologies. Il faut savoir user d’esprit critique vis-à-vis des autres, certes, mais surtout et avant tout vis-à-vis de soi-même. Et cela constitue une autre paire de manche ! Car qui, parmi nous, accepte facilement dans sa vie de ne pas tout comprendre, de ne pas tout prévoir, de laisser place aux incohérences ?  Ce serait pourtant là le premier devoir vis-à-vis de soi-même. Le bon sens nous dit qu’un monde complètement cohérent, compréhensible et prévisible n’existe pas ? Alors, faisons individuellement preuve de bon sens pour ne laisser aucune chance aux masses de se constituer et aux tentations totalitaires de s’épanouir.