Tribune de Jean Dumonteil, Secrétaire général du Global local forum, spécialiste des politiques territoriales

 

L’intérêt de nos concitoyens pour les villes petites et moyennes, révélé lors du confinement, ne doit pas rester un fantasme. Ces villes possèdent aujourd’hui les clés d’un nouveau modèle urbain, les avantages de la ville sans les inconvénients de la métropole. Agen, Vitré, Cognac, Nevers, Albi ou Beauvais apportent déjà la preuve du retournement contre la fatalité du déclin annoncé. Les mots ont leur importance : ne les appelez plus villes moyennes, appellation qui les confinerait dans une médiocrité assoupie. Le maire de Nevers, Denis Thuriot, préfère parler de villes “médianes“. Elles sont des villes d’équilibre et correspondent bien à la géographie et à l’histoire de la France dont elles constituent la maille. Elles sont l’échelon charnière entre le tissu rural et les métropoles avec lesquelles elles se construisent de plus en plus en réseau. On assiste aujourd’hui au réveil de ces villes qui ont subi un affaissement généralisé à la fin du XXème siècle. L’économiste Laurent Davezies avait documenté la déprise de ces territoires, vieilles villes manufacturières touchées de plein fouet par la désindustrialisation, villes préfectures, centres administratifs ou villes de garnison où la diminution des emplois publics et le redéploiement des services de l’État ont directement affecté l’économie locale

« Il n’y a pas de territoire sans avenir, il n’y a que des territoires sans projet », déclarait Edith Cresson, alors Première ministre, à l’occasion d’un discours sur l’aménagement du territoire à Agen. Regardez Agen justement, capitale du pruneau, du rugby et du Lot-et-Garonne. À l’heure où l’on parle de relocaliser l’industrie pharmaceutique, Agen trace sa route avec un modèle de développement qui a fait ses preuves. Dans les laboratoires UPSA, 1.400 employés fabriquent annuellement plus de 370 millions de boîtes de médicaments. La commune de 33.000 habitants s’est aussi organisée avec une intercommunalité de 31 communes, où l’activité agro-alimentaire domine. De plus, l’État a délocalisé à Agen l’École nationale d’administration pénitentiaire installée autrefois à Fresnes et Fleury-Mérogis. À la fin des années 1990, cette délocalisation était prévue vers Lille, mais Pierre Méhaignerie, alors Garde des Sceaux, a estimé que l’arrivée d’une école d’application de l’État aurait plus d’effets positifs pour le territoire agenais qu’une dilution dans la métropole lilloise.

La politique nationale d’aménagement du territoire reste une nécessité. Les relocalisations de demain devront s’opérer dans ce tissu urbain. Mais cela ne peut pas se faire sans volonté locale et sans des leaders pour tirer plus haut leur territoire. Le fondateur des Laboratoires UPSA était Lot-et-Garonnais. Les entrepreneurs des Herbiers ou de La Roche-sur-Yon qui incarnent le miracle économique vendéen sont tous des patrons enracinés sur leur territoire dont ils façonnent l’écosystème.

Les maires de ces villes médianes qui réussissent sont des éveilleurs. Pour réveiller Nevers, la belle endormie, son maire est sur tous les fronts, l’emploi et l’accompagnement des entreprises bien sûr, mais aussi le développement des formations supérieures, la culture, la revitalisation du commerce avec des horaires adaptés au mode de vie des habitants et nouveaux usagers. « Mon ambition est de redonner à Nevers la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : celle d’une ville centrale à quelques heures à peine de grandes métropoles, où il fait bon vivre et s’épanouir aussi bien personnellement que professionnellement. Je veux rendre de la fierté aux habitants », déclare Denis Thuriot. Labellisée French Tech, accueillant de nouvelles formations supérieures et un campus connecté depuis la rentrée 2019, Nevers se tourne désormais vers la jeunesse et veut prendre le virage de l’économie numérique. Le maire est même allé vendre sa ville au CES, le Consumer Electronics Show, de Las Vegas et en a profité pour créer un réseau international de villes, du Canada à Israël, pour innover et imaginer les villes de demain avec d’autres maires de villes “médianes“. Dans une ancienne caserne reconvertie en pépinière d’entreprise, Denis Thuriot a accueilli une poignée de start-up dont certaines ont aussi fait le voyage au CES ou à Vivatech. Installée au centre de Nevers sur la place Carnot, une sculpture singulière, un “eTree“, arbre métallique aux feuilles photovoltaïques à partir duquel on peut se connecter gratuitement au wifi, recharger son smartphone ou son vélo électrique, symbolise le virage de modernité pris par Nevers. La ville compte depuis la rentrée 2019, près de 2.500 étudiants en formation supérieure et professionnelle, elle est le deuxième pôle universitaire de Bourgogne après Dijon.

L’attractivité de Nevers passe d’abord par la reconquête du centre-ville et cela a été le premier chantier de Denis Thuriot et les résultats commencent à apparaître. En 2019, le taux de vacances commerciale avait baissé de six points depuis le début du mandat passant de 24 % à 18 %. À Châteauroux, c’est l’aménagement urbain et des transports publics gratuits. À Cahors, c’est la reconquête de l’habitat dégradé de centre-ville, porteur d’un riche patrimoine historique. Partout, c’est un nouvel art de vivre à la Française, avec ce qu’on appelle les aménités urbaines, facilement accessibles et des équipements publics de qualité.

Profitez de l’été pour visiter cette France des villes médianes, pour démentir les stéréotypes sur Vesoul, pour vous émerveiller devant le patrimoine d’Albi, découvrir le potentiel de Vitré, savourer Montélimar, goûter Colmar, décider de vous installer à Beauvais, d’investir à Lunéville ou de travailler à Auxerre.

Jean Dumonteil vient de publier La France des possibles aux Éditions Fayard.