Interview de Pierre Bonnet, Directeur Général des Papeteries de Vizille

 

Les Papeteries de Vizille sont installées depuis 400 ans au cœur des Alpes, dans la région grenobloise. Ce fleuron de la papeterie française produit aujourd’hui 30000 tonnes de papiers par un an pour les marchés de l’édition de l’emballage alimentaire, du luxe, de la sécurité et de l’industrie. Cette usine est implantée au cœur d’un domaine exceptionnel. Son histoire n’est-elle pas aussi celle de l’histoire de France ?

Nous sommes sur les terres du Duc de Lesdiguières, dernier connétable et chef des armées du roi de France Henri IV.  Il devient propriétaire à la fin du 16ième siècle d’un important domaine dans ce qui est alors le Dauphiné, au centre duquel se trouve la ville de Vizille. Il y construira d’ailleurs son célèbre château. Les Papeteries de Vizille, et bien d’autres industries, étaient déjà présentes.

Au 18ième siècle, c’est dans ce château de Vizille qu’a eu lieu en 1788 « l’Assemblée de Vizille » regroupant les « 3 ordres ». Cette réunion des états généraux du Dauphiné étant le prélude à la Révolution Française de 1789.

Aujourd’hui, après avoir accueilli les Présidents de la république, notamment Albert Lebrun pendant la deuxième guerre mondiale, ce château appartient au département. Il y abrite entre autres le musée de la Révolution, où se retrace l’histoire des évènements qui ont fondés notre République.

A la confluence de plusieurs vallées dont celle de la Romanche et celle du Grésivaudan, notre territoire était aux 19ième et 20ième siècles, ce que nous appellerions aujourd’hui un territoire d’excellence papetier : une vingtaine de papeteries y existaient encore il y a quelques décennies. Nous en comptons 3 aujourd’hui, dont les Papeteries de Vizille tenues depuis 1850 par la même famille. C’est en effet en 1850 que Pierre Honoré Peyron, notaire à Vizille, devient propriétaire de ce site. La famille Peyron en est restée propriétaire jusqu’en 1984, date de l’intégration naturelle dans le groupe Vicat, puisque Jacques Merceron Vicat, Président d’Honneur du Groupe Vicat, est également le descendant direct de Pierre Honoré Peyron. Aujourd’hui Sophie Sidos, fille de Jacques Merceron Vicat et Présidente de la fondation Louis Vicat, et son époux Guy Sidos, Président Directeur Général du Groupe, portent le flambeau des Papeteries de Vizille en conservant intact ce devoir de mémoire et de préservation du site.

En effet, d’Henri IV au 16ième siècle, aux grandes familles qui ont bâti notre territoire et notre savoir-faire industriel et qui par leur volonté les maintiennent encore, l’histoire des Papeteries de Vizille est aussi celle de la France.

 

En 1984, le groupe familial VICAT a repris l’activité des papeteries de Vizille. De nombreux investissements sur l’outil de production ont permis d’adapter les produits aux constantes évolutions du marché et à la concurrence européenne. Quels sont aujourd’hui vos axes de développement et de différentiation dans un marché en pleine mutation ?

Implantées depuis plus de 400 ans, les Papeteries de Vizille se positionnent sur 4 gammes de papiers techniques. Si la France représente notre premier marché à 40% de nos volumes, nous développons notre présence à l’international et vendons nos spécialités dans plus de 40 pays.

Les Papeteries de Vizille font partie des derniers fabricants de papier pour l’Edition (littérature générale premium). De nombreux prix littéraires sont d’ailleurs imprimés sur nos papiers. De plus, de grandes enseignes font le choix de se tourner vers une démarche éco-responsable, ce qui nous permet de nous positionner sur le secteur du luxe. Notre croissance dans ce secteur : communication de prestige, étiquettes, etc, vient renforcer notre compétitivité et notre qualité de produit.

Une deuxième catégorie concerne les papiers de sécurité. Ces dernières années, face au développement des NTIC impliquant une recrudescence de fraudes et de falsifications de document, nous avons fait le choix de développer le papier de haute sécurité garantissant l’authenticité des documents : filigrane, bandes holographiques, fibres fluorescentes…

Les nouvelles habitudes de vie des consommateurs et la prise de conscience de notre impact sur l’environnement nous permettent également d’adapter nos produits aux exigences du marchés en proposant des emballages alimentaires papiers en alternative aux produits plastifiés pétro-sourcés. Il s’agit ici de notre 3ième marché. Nos équipes travaillent sur l’amélioration de la matière en développant du papier hydrophobe, barrière au gras, recyclable et compostable. L’utilisation de matériaux plus respectueux de l’environnement est l’un des axes sur lesquels nous travaillons en permanence.

Notre dernière gamme concerne les papiers pour la construction, notamment la bande à joint utilisés en construction pour l’assemblage de doublages plâtre. Nos clients ont un véritable savoir-faire dans ce domaine et nous sommes fiers de les accompagner.

Dotées d’un site naturel exceptionnel, les Papeteries de Vizille bénéficient d’un magnifique parc qui occupe une place importante dans notre histoire. Un véritable écrin de verdure où nous aimons et accueillir nos clients et partenaires.

 

La filière papetière est en repli depuis plusieurs années. Mais si la consommation de papiers graphique chute, l’emballage a représenté en 2019, 60,9% de la production française. La diversification de nombreux produits à base de cellulose n’est-elle donc pas alors la clé d’une nouvelle croissance de la papeterie française ?

Tous les jours des acteurs majeurs de la conception, de la production, de la distribution de produits divers et variés annoncent leur volonté de remplacer les emballages plastiques ou contenant des poly-substrats plastifiés par des emballages à base de fibre de cellulose. L’un des géants des boissons gazeuses annonçait en octobre dernier travailler sur une bouteille 100% papier, sans poche plastique. Dans l’industrie agroalimentaire en particulier, la question de l’emballage prend une importance capitale. Nous sommes au cœur de cette révolution où le développement sur le contenant devient aussi important que celui sur le contenu. Le papier tient dans cette révolution une part majeure, il est l’un des matériaux offrant le plus d’opportunités, en particulier par rapport à toute combinaison de polymères ou d’aluminium difficiles à recycler.

Ces développements sont au cœur de la stratégie des Papeteries de Vizille. Nous les portons au sein de notre gamme de papiers alimentaires et notamment nos papiers résistants à l’état humide et nos papiers barrières à l’eau et aux graisses. Nous avons la chance à proximité de notre site de production, de pouvoir nous appuyer sur le Centre Technique du Papier avec qui nous travaillons sur les technologies de rupture. Notre cible : les barrières à l’eau, aux graisses, aux vapeurs et toutes autres formes de contaminants. Les développements sur nos gammes existantes avancent rapidement ! Ils permettront d’ailleurs d’envisager l’utilisation de ces produits bien au-delà de l’industrie alimentaire, tel que les matériaux de construction et autres produits consommables distribués par les GSB (Grande Surface du Bricolage).

Je souhaite également partager une autre réflexion. Les Papeteries de Vizille produisent depuis plus de 400 ans du papier impression, aussi appelé graphique. Les volumes de ce type de papier baissent aussi vite que le numérique remplit notre espace en nous apportant une autre façon de concevoir le présent, de nous organiser. La crise sanitaire que nous connaissons a pourtant révélé une appétence de la Société pour les livres, probablement symbole du temps qui se pose, du temps que l’on accepte de se donner. On y retrouve aussi la trace de l’objet que l’on utilise, qui nous enrichit et que nous avons plaisir à transmettre.

Enfin, lorsque le bon sens reprend le dessus et cela finit toujours par arriver, nous nous rendons compte qu’il est préférable de conserver certains documents pendant 10 ans sur du papier plutôt que sur des serveurs dont la trace environnementale grandissante va très rapidement devenir l’objet d’une attention croissante. Une étude commandée par le groupe La Poste à Quantis  (https://solutionsbtob.laposte.fr/mediapositiveimpact) sur l’analyse du cycle de vie (ACV) des solutions papier et des solutions numérique démontre très nettement l’intérêt environnemental du papier. Les médias étudiés sont ceux que nous utilisons quotidiennement : publicité, catalogues, prospectus, factures…

 

Le papier a de l’avenir…

 

Votre industrie se caractérise par un savoir-faire français et de l’emploi territorialisé. Le plan de relance présenté par le gouvernement répond-il à vos attentes ?

Le plan de relance présenté par le Gouvernement a été bien accueilli par notre industrie, représentée par son syndicat Copacel (entreprises françaises productrices de pâtes, papiers et cartons). Ce plan confirme des mesures déjà évoquées pour la plupart d’entre elles, et pour beaucoup favorables à la compétitivité des entreprises papetières.

Les mesures relatives à la transition écologique et à l’économie circulaire sont majeures et devront être pérennes pour accompagner un mouvement de Société indispensable et qui ne doit pas faiblir par les effets du Covid19. Les mesures visant à favoriser la compétitivité des entreprises sont évidemment bienvenues dans l’environnement sanitaire que nous connaissons. Le soutien aux fonds propres des PME, même si notre appartenance au groupe Vicat nous préserve, est une mesure très importante pour maintenir notre tissu de petites et moyennes entreprises construites sur des années, parfois même des générations.

L’enjeu pour les entreprises reste d’identifier, parmi les différents appels à projets et autres guichets de financement, ceux qui leur sont le plus favorables. Cela nécessite quelques études dont les délais ne sont pas toujours compatibles avec les temps de soumissions des projets accordés.

 

Vous êtes implantés dans un site exceptionnel dans la vallée de la Romanche au pied du massif de l’Oisans et de Belledonne. Quels engagements environnementaux avez-vous pris afin de concilier le respect de la nature et votre activité industrielle ?

 

Le plan de relance met en place des mesures en faveur de la cohésion sociale et territoriale. Les mesures de soutien à l’embauche et à la préservation du capital humain, c’est-à-dire en réalité le capital le plus important de l’entreprise, sont majeures et c’est là, à mon sens, que commencent les engagements environnementaux que doivent prendre les entreprises : il faut permettre à nos populations de vivre et de créer de la valeur sur leur territoire et alimenter des boucles vertueuses.

Le bon sens dont je parlais précédemment doit prendre le pas, il doit revenir chez chacun d’entre nous pour remettre les sujets environnementaux à la place qui est la leur : la première.

La transition écologique, synonyme d’innovation et d’opportunités, et l’économie circulaire, qui guide notre modèle économique et industriel, sont des piliers pour le groupe Vicat depuis de nombreuses années. L’ambition de Vicat est d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Le Groupe vient d’ailleurs de lancer en France un label interne bas carbone, DECA (pour « décarboné ») qui concrétise cette démarche durable.

Au niveau des Papeteries de Vizille, notre dynamique s’inscrit bien évidemment dans celle du Groupe et se décline sur 2 axes :

  • Quelles sont les solutions que nous apportons en termes de produits ?
  • Et comment nous assurons nous que notre propre transformation, notre valeur ajoutée, s’inscrit dans cette démarche ?

Je pense avoir déjà évoqué le sujet des produits et solutions que nous amenons. Quant à la façon de les fabriquer, notre site est bien entendu équipé de moyens modernes de traitement des eaux, de production d’énergie. Près des 2/3 de notre quantité totale d’énergie, vapeur et électricité, provient de biomasse et d’autoproduction d’électricité par des turbines hydrauliques. D’autres projets sont à l’étude pour nous permettre de baisser encore notre empreinte environnementale.

Créer des produits bons pour l’environnement, nous assurer que la façon dont nous les produisons est chaque jour meilleure et assurer de l’emploi sur nos territoires, c’est notre vision d’un engagement responsable au sein de Groupe Vicat et des Papeteries de Vizille. Elle est partagée par de nombreux responsables d’entreprises, depuis les TPE jusqu’au groupes industriels et financiers, et la bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas que de la communication.

 

Afin de préparer l’avenir, certaines PMI entendent créer un incubateur pour permettre à des startups d’y développer leurs projets et d’y industrialiser leurs innovations. Qu’en pensez-vous ?

Notre machine industrielle est de taille modeste, et elle est aussi notre machine pilote sur laquelle nous n’hésitons pas à lancer des essais variés avec beaucoup de réactivité pour nos clients, y compris startups s’il en est. Nous collaborons naturellement avec nos fournisseurs, avec le CTP et Pagora, nos voisins et acteurs importants de l’industrie papetière en son berceau du Grésivaudan.

Nous restons très ouverts à ce type d’initiative pour y participer…