Du commerce et des territoires

  • Comment interprétez-vous la fronde des petits commerçants et de certains élus locaux face aux mesures proposées par le gouvernement dans l’acte 2 du confinement ?

Depuis le 30 octobre, c’est 200000 magasins qui auraient dû fermer leurs portes. Le décret du gouvernement avait en effet listé précisément les secteurs d’activités considérés comme essentiels et c’est en application de ce décret que le réseau FNAC DARTY avait maintenu ses points de ventes déclenchant la colère des petits commerçants. Jean Castex sous la pression a dû rectifier le tir et interdire notamment aux hypermarchés le droit de vendre « des produits non essentiels ». Cette fronde est révélatrice de deux vérités : le sentiment d’injustice et d’inégalité est un puissant facteur de mobilisation dans notre pays. D’autre part, l’attachement de nos concitoyens à leurs commerçants est immense et chacun mesure la chance de pouvoir compter sur des lieux ouverts, sûrs, achalandés, proches de chez soi, et surtout sur des femmes et des hommes, engagés, courageux, – nous l’avons encore vu pendant la crise sanitaire -, incarnant parfois, et pour beaucoup, le dernier et indispensable lien et brassage social.

 

  • Le gouvernement n’est-il pas contradictoire entre sa politique sanitaire conjoncturelle et sa politique structurelle en faveur des petits commerces ? Si la crise sanitaire est une priorité ?

Il semble en effet qu’il y ait un décalage entre les mesures prises dans le cadre de ce nouveau confinement et les propos du nouveau Premier ministre, Jean Castex, affirmant que « nous devons réarmer nos territoires, investir dans nos territoires… nous appuyer sur nos territoires ». L’arsenal de dispositifs publics déployés ces dernières années (loi ELAN, plan Action Cœur de Ville, ORT…) vise un rééquilibrage entre commerce de périphérie, dont l’expansion est désormais très lente, et commerce de centre-ville, que le législateur veut redynamiser. Mais la distorsion dangereuse entre l’évolution du commerce physique, où qu’il se trouve, et celle du e-commerce « hors sol », sans point de vente, se voit négligée…et paradoxalement renforcée.  Ne pas oublier qu’un entrepôt n’a pas la valeur sociale et humaine qu’une rue commerçante, une galerie marchande ou un centre commercial !

 

  • L’opposition entre commerce de centre ville et commerce de périphérie vous semble obsolète ?

Pour moi ce sujet est dépassé. Les commerçants de centre villes, comme ceux qui sont installés dans les galeries marchandes sont confrontés aux mêmes problématiques. Le commerce physique, – qu’il s’agisse des commerces de centre-ville ou des centres commerciaux -, porteur de valeurs nobles, d’emplois et d’attractivité dans nos territoires, gage de la pérennité de nos savoir-faire, est aujourd’hui à la peine. Victime d’aléas conjoncturels, d’une densité au mètre carré peut-être parvenue à maturité, d’une consommation raisonnée, il est aujourd’hui victime d’un dumping économique et social exercé par les pure players, acteurs du e-commerce dépourvus de toutes présence physique hors entrepôt. La Covid-19 renforce cette tendance ; Les revenus d’Amazon ont augmenté de 37 % au troisième trimestre et se sont élevés à 96,1 milliards de dollars et ils sont pour le moment exonérés de tout effort de guerre.

 

  • Ne sommes-nous pas contradictoires par rapport aux pures players ?

Vous avez raison.  Si Amazon, par exemple, est très populaire auprès des consommateurs, les citoyens, eux, sont en revanche plus dubitatifs… Ainsi les Français font-ils face à un dilemme insidieux. Un dilemme également politique, – quelques mois avant la crise, Secrétaire d’État au numérique Cedric O avait inauguré l’entrepôt de Brétigny -, qui place l’État à mi-chemin entre complaisance politique et exigence sociétale. Mais le politique se doit de prendre ses responsabilités et d’inscrire son action dans une relance territoriale du commerce.

 

  • La crise doit elle être une opportunité de changement ?

Oui, je suis persuadé que la crise est l’opportunité de créer de nouveaux leviers de reterritorialisation du commerce. Comme je vous l’ai dit, l’enjeu politique et territorial est aujourd’hui la distorsion entre l’évolution du commerce physique de centre-ville ou de périphérie avec celui du e-commerce sans point de vente. Si « nous sommes en guerre », les pure players doivent y participer, tant sur le plan fiscal, social et environnemental. ONG, fédérations de commerçants indépendants, élus locaux, parlementaires, chercheurs, l’ensemble des parties prenantes s’accorde désormais pour affirmer la nécessité d’agir et de réguler la croissance anarchique, voire délétère, des pure players. Il faut préserver le commerce physique dans les territoires au dépend des entrepôts logistiques qui dégradent les infrastructures, polluent les éco système locaux.

 

  • Que proposeriez-vous ?

Que l’on soit bien clair. Je ne propose pas la suppression des pures players, mais un encadrement de leurs activités et la mise en place de dispositifs cohérents et justes. Si la taxe GAFA promulguée en 2019 doit être saluée, elle s’est arrêtée au milieu du gué, puisqu’elle n’affecte pas la livraison de bien et elle a été en plus répercutée sur les entrepreneurs inscrits sur les marketplace. D’autres solutions existent pour rétablir une équité fiscale. La création par exemple d’une écocontribution au commerce territorial pourrait être appliquée aux livraisons directes à domicile des achats effectués sur un site de E commerce par un particulier résidant dans une commune de plus de 20000 habitants. Cette écocontribution ne serait pas appliquée dès lors que le consommateur vient retirer sa marchandise dans un point relais (Click et collect). Cette disposition ne s’appliquerait pas aux opérateurs disposant d’un lieu physique marchand sur le territoire. L’élargissement de la Tascom pesant seulement sur le commerce physique pourrait aussi être appliquée aux entrepôts des pure players. Enfin, les entrepôts dédiés au e-commerce devraient répondre aux exigences de l’Autorisation d’exploitation commerciale, et ainsi obéir aux règles d’urbanisme commercial identiques à celle d’un magasin. Les collectivités territoriales devraient être les bénéficiaires de ces mesures.

 

7) Le commerce physique n’a t-il pas pris du retard par rapport à la digitalisation ?

L’hybridation serait en effet aussi une réponse aux pure players, car e-commerce et enseigne physique sont complémentaires. 57% de commerçants en ligne vendent également hors ligne. Les boutiques utilisent Internet à la fois comme vecteur de communication, de promotion, d’animation, de conquête de clientèle, et de développement de nouveaux canaux de vente… Le commerce physique est aussi à la pointe des technologies numériques : c’est même précisément en mutant vers le « phygital », l’alliance du meilleur du physique et du digital, qu’il s’est adapté aux besoins des concitoyens à l’échelle d’un territoire.

Afin de préserver le commerce physique et l’attractivité de nos territoires, l’ensemble des acteurs doit impérativement s’appuyer sur le numérique pour réenchanter les points de ventes. Une approche décloisonnée du physique et du digital est nécessaire ; elle doit désormais être accompagnée par les pouvoirs publics. Les collectivités doivent privilégier le commerce de proximité à la subvention d’implantation d’entrepôts des pure players. L’échange, le lien social, le partage doivent prévaloir sur l’entrepôt robotisé.