Antoine Amiel est le Président de Learn Assembly, société innovante spécialisée dans le domaine du développement de l’employabilité et de l’innovation pédagogique

Se rappelle-t-on que dès 2010, le Ministère de l’Education Nationale mettait en ligne un site gratuit[1] proposant des milliers de ressources pédagogiques ? On avait déjà inventé la fameuse continuité pédagogique… Hélas, le site renvoie aujourd’hui vers une page 404.  Ce triste épisode n’est pas sans rappeler la gestion des stocks de masque. Il révèle un problème de fond des politiques publiques et de l’émiettement des compétences : l’absence de collaboration, de partage d’informations et de suivi.

 

Il ne se passe pas une journée sans que parviennent à nos oreilles ces invocations à construire le monde d’après. Et si, pour réinventer le monde, nous prenions tout simplement le temps de nous intéresser au passé, afin de ne pas réinventer la roue ?  Et si nous nous inspirions de solutions déjà éprouvées, étudiées, testées, documentées pour les adapter à la période actuelle ? Alors que les plans sociaux s’accumulent, que les TPE-PME sont plus fragiles que jamais, se pencher sur le rôle du développement des compétences dans la reconstruction de la France est une nécessité. Et ne pas reproduire les erreurs du passé en croyant inventer le futur pourrait être utile.

 

L’analyse de la manière dont les entreprises ont fait face à la crise de 2008 est riche d’enseignements. On découvre[2] que les entreprises ayant eu recours au chômage partiel sans que leur activité ne soit menacée ont augmenté leurs dépenses de formation. En creusant, on découvre également que ce sont surtout les grandes entreprises qui ont fait pencher la balance, alors que les TPE n’ont pas investi dans le développement des compétences. Les constats faits il y a douze ans n’ont pas bougé :

  • les inégalités d’accès à la formation entre grands groupes et TPE déjà énormes se sont creusées avec la dernière réforme de la formation ;
  • or, les TPE sont vitales pour l’économie et le lien social ;
  • Et ce sont elles qui sont les plus menacées par les crises en raison de leurs faiblesses structurelles

L’heure est donc venue de mettre la question du développement des compétences au cœur de la sortie de crise en ne reproduisant pas les erreurs du passé. Ainsi, plutôt que de pousser les entrepreneurs à s’endetter via des prêts garantis par l’État, envisager la question du capital humain et des compétences comme une solution alternative pourrait avoir tout son sens.

 

La crise que nous traversons met en lumière plusieurs constats, analysés par différents centres d’expertise de l’OCDE à France Stratégie.  L’inefficacité des grands plans formation[3] nationaux, consistant à privilégier une approche strictement par l’offre, est bien connue. Les enseignements du passé indiquent qu’en matière de politiques publiques de soutien aux compétences :

  • l’augmentation des dépenses en formation n’a pas toujours un impact direct sur le retour à l’emploi. Parfois oui, parfois non ;
  • les populations fragiles (seniors, femmes en temps partiel, décrocheurs de type NEET[4], personnes en situation d’exclusion numérique) le sont encore plus ;
  • la lisibilité des dispositifs d’accès à la formation professionnelle s’est un peu simplifiée avec l’arrivée du CPF (Compte Personnel de Formation), mais reste illisible pour le commun des mortels ;
  • l’individu reste trop infantilisé dans ses choix de formation et peu accompagné ;
  • la réforme du CPF augmente la contribution financière des TPE-PME[5] au financement de la formation, mais pas l’accès à la formation, accentuant une injustice forte ;

Plutôt que de s’endetter toujours plus pour financer des « grands plans compétences » dont l’efficacité reste à prouver et que les bénéficiaires ne comprennent pas, réfléchissons autrement.

 

Pourquoi ne pas envisager :

  • une réduction des charges patronales pour les TPE-PME qui profitant du chômage partiel financent des actions de développement de compétences à leurs salariés. Elles seraient moins asphyxiées et incitées à investir dans l’employabilité de leurs salariés. Cette mesure coûterait moins cher à l’État en chômage partiel et financerait la filière formation qui souffre d’une crise historique ?
  • Pourquoi ne pas instaurer un bonus-malus fiscal pour les entreprises qui font le choix d’investir dans l’employabilité de leurs salariés ?
  • Conditionner les aides publiques ou subventions aux chefs d’entreprise à un engagement à se former et de former ses équipes ?
  • co-construire avec des entreprises qui peinent à recruter sur des métiers en tension des dispositifs sur des blocs de compétences et des métiers précis, avec un engagement de contrat pro ou de contrat à l’issue de la formation ?
  • investir dans les tiers-lieux pour en faire des espaces d’apprentissage et de formation, afin de réduire la fracture numérique, tout le monde ne pouvant pas se former à distance ?
  • ajouter aux maisons des services numériques ou aux guichets de la Poste dans les territoires une compétence orientation-formation ?
  • mener des actions de sensibilisation des chefs d’entreprise et des responsables RH pour accompagner une évolution des mentalités sur le recrutement et les biais cognitifs qui freinent l’entrée sur le marché du travail de personnes compétentes qui se heurtent à des murs de conservatisme des recruteurs (vous n’avez pas assez d’expérience. Votre CV est illisible) ?
  • généraliser la logique de l’apprentissage aux adultes en reconversion pour faciliter leur insertion professionnelle ?
  • pousser les entreprises à abonder le CPF de leurs salariés ?
  • localiser au maximum les offres de formation pour éviter de former à des métiers inexistants sur un bassin d’emploi, obligeant les individus à des trajets en voiture trop longs et coûteux ?
  • repenser les dispositifs de VAE (Validation des Acquis d’Expérience), peu coûteux, qui pourraient être d’une grande efficacité ?
  • s’affranchir du RNCP et de la doctrine de la certification, celle-ci étant adaptée pour des métiers techniques et des profils peu diplômés, trop rigide et déconnectée de la réalité de l’emploi pour le reste ?
  • professionnaliser les acteurs de l’insertion sur le digital (missions locales, écoles de la deuxième chance, organismes de formation professionnelle) pour éviter qu’ils soient dans l’incapacité de gérer la continuité pédagogique et donc le décrochage ?
  • professionnaliser les acteurs de la commande publique sur la culture de l’évaluation de la formation, la pédagogie à l’heure du numérique, pour garantir des cahiers des charges et appels à projet permettant des conditions de formation réalistes pour le demandeur d’emploi comme le formateur ?
  • passer d’une culture de l’heure de formation à une culture de l’évaluation par l’insertion, c’est-à-dire par la preuve ?
  • réduire les délais de paiement pour les organismes de formation qui sont souvent eux-mêmes des TPE ?

 

Les solutions existent et les acteurs de la filière de l’employabilité sont prêts à bouger – en tout cas certains. Démocratiser l’envie d’apprendre et favoriser la mobilité professionnelle sera l’un des enjeux majeurs du monde d’après, qui est en fait le monde d’aujourd’hui.

[1] https://www.francetvinfo.fr/societe/education/lecole-a-distance-gratuite-pour-tous_1659247.html

[2] https://journals.openedition.org/formationemploi/5001#tocto2n3

[3] https://www.latribune.fr/economie/france/emploi-france-strategie-pointe-l-inefficacite-du-tout-formation-747957.html

[4] NEET, qui signifie Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire), est une classification sociale d’une certaine catégorie de personne inactive.

[5] http://ffp.org/uploads/document/RAPPORT%20ASTERES%20-%20investir%20dans%20les%20competences%20pour%20reconstuire%20leconomie.pdf