Tribune de Bernard Georges

Longtemps, j’ai écrit et répété cette phrase du regretté Albert Jacquard : « Nous sommes les liens que nous tissons avec les autres », comme un inexorable rappel de notre condition d’être au monde, comme un époustouflant raccourci pour dire, de manière essentielle, ce qu’est notre sujet. Je n’y veux rien changer. Il y a quelques jours cependant, je me suis littéralement figé, saisi par l’élégance de cette autre formule [1], lumineuse elle aussi : « Chacun de nous est la vie des autres » du philosophe Emanuele Coccia, qui sans aucunement invalider Jacquard, bien au contraire, l’éclaire, d’un retournement de perspective. Car ce que nous rappellent le drame du Covid-19 et toutes les grandes meurtrissures de l’histoire, c’est bien ce que chacun de nous doit aux autres, doublement. Si chacun d’entre nous est bien sûr, en héritier, le produit de ses interdépendances avec les autres, il est aussi, à lui seul, le pilier du monde, celui qui permet à ses semblables, frères et sœurs en humanité, de ne pas tomber. La formule de Coccia, en magnifiant l’idée de sujet, non pas comme toute-puissance, mais en termes de responsabilité, replace ainsi définitivement, la vulnérabilité des hommes, et de tous les vivants, et la conscience partagée de notre finitude, au cœur même de l’idée du lien indéfectible qui nous unit.
Beaucoup en conviennent désormais, la pandémie qui frappe aujourd’hui, notamment les plus démunis, dont le Visage[2] aurait dû nous obliger depuis si longtemps, nous commande de refonder notre vivre ensemble, de redéfinir ce qui, en définitive, de la santé à l’éducation, est au fondement de notre collectif et de nos valeurs. Identifier aussi, de surcroît, ce que nous sommes prêts à abandonner, enfin. Mais alors, quel est donc ce nous qu’il nous faudra réhabiliter, à proprement parler « renouer » ? Du nous participatif des citoyens, aux nous de la démocratie représentative, aux nous de tous ceux qui détiennent dans les champs économico-diplomatico-militaire et autres, à travers le monde, du pouvoir d’agir, ce nous est polymorphe, tiraillé, désorienté, souvent discrédité, admirable parfois. Agir donc. Agir. Le mot est lâché. Agir, donc prévoir et anticiper. Agir, donc porter une parole performative, comme le commencement d’une action véritable, d’une mise en mouvement et en cohérence, et dont la crédibilité est l’absolue condition de sa réalisation. Agir, c’est aussi, faire évoluer, casser parfois et reconstruire, réinvestir, nos cadres et nos espaces mentaux, pour avoir ne serait-ce qu’une petite chance, rien qu’une petite chance, que l’après-crise ne soit pas que la pâle et vaine tentative de reconduction de l’avant-crise, dont l’échec apparaît, sous tellement d’aspects, comme patent, tellement il a laissé nombre de nos semblables, partout dans le monde, abandonnés au bord de la route ou sur les trottoirs, ou dans des camps, ou au milieu des eaux entre deux terres, ou perdus, déclassés, méprisés, au cœur des villes et des territoires ; en somme, abandonnés, en lisière de l’humanité.
Nous n’avons plus le choix désormais. Sommes-nous suffisamment nombreux à en être convaincus ? Il nous faut, sans plus attendre, repenser l’idée même de faire lien, d’interagir, donc d’agir ensemble, résolument, pour tenir l’immuable promesse que nous nous faisons à nous-mêmes en tant qu’humanité, celle d’un humanisme, réunissant Jacquard et Coccia, unissant le « ce que j’hérite de » et le « ce que je peux apporter à », pour partager ensemble le même sort, sinon un même destin. Pour y parvenir, il nous faudra assurément remettre l’idée de complexité (« et … et … ») au cœur de l’action et de la connaissance, comme nous y enjoint depuis si longtemps Edgar Morin. Redonner, sans faiblir, à l’idée de complexité toute sa force et son intelligence, et ne pas la réduire à un simple « et en même temps » juxtaposant mécaniquement, comme si de rien n’était, des actions résolument contradictoires. Agir en complexité, c’est « tisser ensemble » nous rappelle sans cesse Morin. Dépasser l’ancien sans le nier, faire émerger l’improbable, non pas en niant les contradictions, ni en additionnant les contraires, mais en reliant les choses, différemment, nous permettra de penser et d’avancer, sans vaciller, sur de nouvelles « voies » préservant l’homme, dans sa liberté et dans son humanisme. Mais alors soyons conscients que seuls les courageux, les rebelles, les transgressifs, les centaures[3], et tous ceux de cette trempe, tous ceux qui en changeant de regard, franchiront les lignes, réelles ou imaginaires, sans avoir peur de l’autre, et tenteront d’autres manières de tisser les êtres et les choses, nous permettront de tenir debout.
 
Bio :
Bernard Georges est responsable de la Prospective Stratégique au sein de la Direction des Ressources et de la Transformation Numérique du Groupe Société Générale
Bernard Georges
 
[1] Emanuele Coccia : « Les virus nous rappellent que n’importe quel être peut détruire le présent et établir un ordre inconnu », Libération, 13 mars 2020
[2] Cf. d’Emmanuel Levinas
[3] Cf. « Tous centaures ! Éloge de l’hybridation » de Gabrielle Halpern, Editions Le Pommier, Février 2020