Tribune de Jean Dumonteil, secrétaire général du Global Local Forum, spécialiste des politiques publiques territoriales

Ne les appelez plus villes moyennes, mais plutôt villes d’équilibre. C’est ainsi que nos concitoyens les perçoivent si l’on en croit une enquête IFOP qui révèle que les métropoles ne font plus rêver[1]. 84% des Français considèrent qu’habiter dans une ville de taille moyenne est préférable au fait d’habiter dans une métropole. La crise sanitaire et le confinement du printemps dernier ont changé le regard des habitants des grandes villes. 23% d’entre eux souhaitent déménager de leur logement actuel. Comme l’explique Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’IFOP, « en extrapolant ces résultats sur l’ensemble de la population française, environ 400 000 personnes pourraient déménager avec l’essor du télétravail ». Car les villes moyennes concentrent les avantages de la ville (accès aux soins, services publics, formation, mobilités faciles, commerces…), sans les inconvénients des grandes villes.

Depuis le lancement du programme Action Cœur de Ville en 2017, l’État mobilise d’importants financements pour dynamiser 222 territoires, villes moyennes en souffrance, ces préfectures ou sous-préfectures dont les usines ont progressivement fermé, les garnisons ont été supprimées, et le commerce évacué en périphérie. L’économie de ces villes est très fragile, et l’injection d’argent public est absolument indispensable pour la viabilité des projets. La rénovation de l’habitat ancien de centre-ville à Montluçon ou à Rodez ne serait pas économiquement viable pour les propriétaires sans l’argent d’Action Logement ou de l’Agence nationale de l’habitat. La restructuration d’un quartier commerçant à Guéret ou Vierzon serait impossible sans les prêts à long terme de la Banque des territoires. Mais au-delà des subventions et des prêts, c’est surtout une nouvelle ingénierie urbaine qui apparaît et de nouveaux modèles d’urbanité qui s’élaborent. Quand la ville de Niort fait entrer la nature en ville avec son parc naturel urbain de la Sèvre niortaise qui fait la jonction avec le parc naturel régional du Marais poitevin, c’est toute l’image de ce territoire qui est changé. C’est une qualité de vie vertueuse qui donne envie à de nouveaux habitants de s’installer dans le chef-lieu des Deux-Sèvres. Quand Dunkerque supprime ses parkings, réaménage son espace public et fait rouler des bus à haut niveau de service avec gratuité totale, c’est une façon plus fluide et harmonieuse de vivre la ville.

Peut-on faire revenir des activités commerciales en centre-ville, alors que la grande distribution, et maintenant le e-commerce, ont bouleversé les habitudes de consommation des Français ? Oui, l’attractivité des cœurs de ville rime avec proximité, mais pour que la facilité d’usage soit accrue, là encore, un énorme travail de réaménagement est nécessaire. La Banque des territoires va financer des foncières pour pouvoir racheter des immeubles et rendre viables les investissements des propriétaires bailleurs et des commerçants. Le confort des habitations est mis aux normes de la transition écologique. Le patrimoine culturel et artistique qui fait l’identité historique des villes moyennes bénéficie aussi d’importants chantiers de réhabilitation. De nouveaux lieux productifs émergent, des tiers lieux où s’inventent des modèles économiques inédits, la distribution alimentaire innove avec les producteurs locaux et des points de vente en proximité. La reconquête des centres-villes n’est pas la restauration de modèles anciens avec perfusion d’argent public, c’est l’invention d’une urbanité inédite qui doit trouver de nouveaux modèles économiques. Après l’idéal pavillonnaire individualiste et les grands ensembles périphériques de la deuxième moitié du XXIe siècle, voici venu le temps des villes d’équilibre avec des modes de vie intergénérationnels qui sont en mutation. Derrière le ravalement des façades, apparaît l’espoir de sociabilités renouvelées et affermies.

Pour aller plus loin : La France des possibles, Éditions Fayard, février 2020.

[1] https://www.ifop.com/publication/enquete-dopinion-aupres-des-habitants-des-villes-moyennes/